L’odeur du soir fêté – Live report Cabaret Vert

il y a 2 jours dans Concerts par

copyright Louise Vayssié

C’est un trou de verdure où chante une rivière, un terrain vierge où l’on débarque, vierge nous aussi de toute (im)pression sur l’aventure à vivre. 

Dans la fratrie des festivals estivaux, ou face à son double maléfique Rock en Seine, qui fête son anniversaire à la même date et duquel il se plait de se démarquer, le Cabaret Vert s’annonce comme un festival parmi tant d’autres, festif, foutraque, fantasque… fourre-tout. 

Avec 75000 visiteurs l’an passé, on imagine déjà une usine, avec son lot de rituels formatés, sa bière en éco-cup, son plan com’ bien huilé, ses shows qui s’enchaînent et se chevauchent, ses saucisses-frites-ketchup et sa foule heureuse et anonyme.

Mais loin d’une usine, le cabaret est une entreprise. Tout y est « fait main » : chaque parcelle de décors est peinte par leurs soins, chaque goutte de bière brassée pas loin, chaque once de sanglier chassée dans le coin. 

On pénètre dans l’antre ardennaise comme un gamin au pays de candy. À gauche, une scène déjà imposante – c’est en fait la petite scène – ferait rougir un Zénith sans forcer. Tout autour, une multitude de stands nous crient que ce soir tout sera possible : une tranchounette de sanglier à la belle étoile, une obscène tartine au maroilles entre deux sets ou une cacasse-à-cul-nu arrosée d’une bière tantôt brune, tantôt rousse, blonde, ambrée … et même verte. 

Partout ailleurs, c’est la frénésie. Ça fait la bringue, ça swingue, ça danse, ça drague. Tout le monde semble porté par quelque chose d’un peu magique, un peu farouche. Car au cabaret vert, la musique est presque un prétexte. Pour se retrouver, partager des valeurs, des idées, une expérience humaine, et tout un tas d’autres bons sentiments qu’on nous vend partout avec du vent… sauf qu’ici la came est bonne. 

Et pourtant, cette programmation dont les organisateurs parlent assez peu forme un bel ensemble, avec son quota de valeurs sûres – M, Shakaponk, Patrice, Metronomy, Flume, Airbourne, Kavinsky, Fauve -, de parenthèses festives – Salut c’est cool, Tinariwen -, de bonnes surprises – Jagwar Ma, Die Antwoord, Casseur Flowteurs, SchoolBoy Q, Murkage- et son lot de découvertes  – Triggerfinger, Alb, The cool kids, etc.

Règne sur le site un franc esprit rock, duquel semblent s’être imprégnés tous les groupes invités. Les crocs des jeunes Fauve se durcissent au son de beats assumés, laissant de côté l’espace du concert une part de leur naïveté, le cartel Murkage crache son flot sanguin et incisif, Salut c’est cool improvise un joyeux bordel sur scène avec le public et Prodigy, eux, réussissent à faire asseoir tout le monde… Sage orgie, valeureux vice, on s’immerge dans ce gros bouillon de sauvagerie comme pour se purger de ce qu’on a trop retenu. On sort son côté punk, on enfile ses caoutchoucs et on y retourne. Dans le public, même des mères ne peuvent contenir un déhanchement et se trémoussent en rythme. Tout le monde se donne rock et âme, chacun se laisse entrer dans la transe. 

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Quand les jambes commencent à flageoler et que le ventre crie famine, on s’échappe de la foule pour avaler un morceau et une mousse. En déambulant, on déniche des pépites. Tout au bout du site, dans un espace dédié aux arts de rue, les freaks prennent du bon temps pendant que, à peine dissimulés, les festivaliers fatigués viennent se reposer devant un court-métrage ou buller à l’espace BD

On tombe alors sur le petit cœur palpitant du lieu, le bien-nommé Temps des cerises. Derrière une palissade de bambous s’agitent les plus secoués du festival, au son de furieux beats de transe, ragga-dancehall, dub-step ou même funk que crachent les vinyles. Tous foulent l’herbe au rythme de la musique, qu’importe le style pourvu qu’elle soit là, pourvu qu’elle soit bonne. Sur cette scène à l’aspect quasi improvisé, la simili rave party dure jusqu’au bout de la nuit.

En coulisses, pendant ce temps, on se prend au sérieux pour mieux encadrer la débauche. L’équipe qui gère les réseaux sociaux ne quitte pas ses posts, les photographes rapportent leurs clichés de la fosse, l’équipe de tri sélectif s’affaire à limiter l’impact environnemental des 23 500 festivaliers journaliers lâchés dans l’arène, la régie boisson fait le point sur ses distributions, le « bar à eau » abreuve son public,… 

Et chaque soir, les 115 responsables de pôles se réunissent pour organiser l’action des quelques 1 400 volontaires qui font tourner la machine. Parmi tous ces individus, ceux dont c’est le métier se comptent sur les doigts d’une main. On leur rend d’ailleurs bien la monnaie de leur pièce – ou plutôt de leur Bayard, pognon du lieu – en les accueillant comme des rois : nourris, logés, abreuvés. 

Le cabaret roule et c’est grâce à eux, mais aussi grâce à une constante remise en question d’un événement qui ne se repose jamais sur ses acquis. Au-delà de l’image, on pèse le bienfondé de chaque action. 

C’est donc une armada de bénévoles qui porte le festival, mais attention, des bénévoles first class, prêt à tout donner : corps, âme et sueur. Le dimanche soir, quand le public repart, la célèbre « chouille » bénévole attendra bien, ça démonte d’abord jusqu’au petit matin. Dans cet incroyable ballet, pas un pas de travers (ou alors, juste pour attraper une bière)… au Cabaret, tout le monde connaît la danse.

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Dès lors, pas besoin d’aller chercher le succès, il vient de lui-même, et même à grands pas.
Les quelques 94 000 visiteurs de cette 10ème édition placent le petit dernier de l’été dans la cour des grands. Belle revanche d’une nouvelle génération sur un territoire sinistré par une désindustrialisation l’ayant frappé de plein fouet et dont la croissance est deux fois plus faible qu’en France. Enfant de la crise ayant posé ses valises sur un territoire en friche, le cabaret s’impose comme un bras d’honneur à l’économie en berne.

Il a fallu y croire, il y a dix ans, quand un petit groupe d’irréductibles rockeurs s’est réuni pour la première fois dans une chambre de 8m², avec, trottant en tête, la folle idée de secouer la région le temps d’une semaine à la fin de l’été.

Parmi eux, il y a Julien Sauvage (coïncidence ?), membre-fondateur de l’association FLAP – Front de Libération des Ardennes Profondes… si, si – et actuel directeur du Cabaret Vert. Au culot, le petit projet est devenu grand et l’idyllique idéal a commencé à susciter l’attroupement. 10 000, 20 000, 30 000 … chaque année les festivaliers viennent plus nombreux fouler l’herbe menue. Avec 94 000 festivaliers pour fêter ses dix printemps, plus de doute, le projet a dépassé toutes les attentes : c’est de l’or en barre, fait de bric et de broc.

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On se laisse transporter par la foule, dans ce coin reculé à la nature chlorophyllée et au ciel tortueux, profitant du terr(it)oir(e). Le dimanche soir, les festivaliers s’en vont par milliers, mettant fin à un joyeux bordel (bien) organisé. On lève les yeux vers les cieux vert-chou quand la torpeur s’en va, ne laissant derrière elle que l’odeur du soir d’été, l’odeur du soir fêté.

* Les textes en italique sont extraits des poèmes de Rimbaud, né sur la terre d’accueil du festival, la ville de Charleville-Mézières.      

Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site internet du Cabaret Vert 2014, leur page Facebook, leur compte Twitter ou sur le site de l’Association FLAP.

Crédits photo : © Louise Vayssié (photo de Une), © Benjamin Bartholet et © Millie Servant.