Chronique de DJ Hell – Teufelswerk
Teufelswerk - DJ Hell (Gigolo Records)
Année : 2009
Genre : Techno teutonne et technique
Chanson(s) préférée(s) : U Can Dance, Electronic Germany, The Angst, The DJ
L’inoxydable teuton DJ Hell, alias Helmut Josef Geier, revient 5 ans après NY Muscle, pour nous offrir Teufelswerk – l’œuvre du Diable dans la langue de Goethe. Diabolique ? Le fondateur de Gigolo Records l’est certainement lorsque sa patte électronique et crasseuse nous vrille les tympans et nous fait soupirer d’un plaisir coupable. (Vous me pardonnerez cette accroche putassière digne des Inrocks.)
Bref, poursuivons. Avant de rentrer dans le vif du sujet, il apparait nécessaire d’établir un petit éclaircissement sur le personnage. Bon, Hell est, grossièrement, l’une des figures incontournables de la musique électronique des vingt dernières années. Père fondateur de l’électroclash, ce style hybride assez indéfinissable (un peu un mot fourre-tout comme trip-hop) mélangeant la techno froide de Détroit au son punk-new-wave-disco etc etc des années 80-90, dénicheur de bombes (Gigolo a signé entres autres Miss Kittin & The Hacker, Vitalic, David Carretta…), c’est à la fois le pont entre les pionniers allemands de l’électro, ce style dit krautrock, des Kraftwerk notamment, et une techno futuriste et syncrétique (j’adore ce mot). Sans renier ses origines auxquelles il rend hommage dans Electronic Germany (Transgermania express toussa toussa), Hell dépasse ses influences, les mixe, les triture, les travaille pour obtenir un son léché, tordu, puissant. Une musique totale.
Teufelswerk est sans nul doute un excellent album de musique électronique, appelé à tenir sur la longueur comme un album que l’on écoute et réécoute sans jamais vraiment s’en lasser. Non pas parce que sa pochette est excessivement classe (ce jaune criard, ce noir profond, ces formes droites et brutes et ordonnées, ce corps puissant qu’on entraperçoit, mmmh tout cela n’est pas sans éveiller des fantasmes ayant vaguement trait au nazisme tel qu’on se l’imagine primairement et le point Godwin est gagné // nan sans déconner c’est vraiment une superbe pochette rétro-futuriste qui colle parfaitement au son). Mais premièrement parce qu’il est riche : en effet, ce double-album se compose comme un diptyque Night/Day sur lesquels Hell laisse libre cours à son inspiration. Deuxièmement, parce que ces deux parties en apparence opposées forment un tout pour donner un double-album global et très cohérent. Une œuvre totale et aboutie en quelque sorte.
L’album commence par Night, ce qui paraît logique puisque la nuit est le lieu de vie du DJ, plus que le jour. Night, c’est 8 titres crasseux, incroyablement puissants, qui suintent le stupre et la luxure. L’album s’ouvre ainsi par U Can Dance, excellente collaboration entre le crooner américain Bryan Ferry et le boss de Gigolo Records, ce qui donne un track moite et charnel qui met en transe, bercé que l’on est par la voix langoureuse du chanteur. Puis, il se poursuit avec The DJ, ou rien de moins que Sean Combs aka P. Diddy se déchaîne en roue libre et second degré, faisant l’éloge des DJ passant des tracks longs et puissants, because « I hate the four minute version where you can’t even get into your… your… your… thing ! ». Du grand n’importe quoi dématérialisé. Ce sont là les deux featuring majeur de Night, ainsi que deux des meilleurs titres, bien qu’il soit difficile de dégager une préférence tant l’album, produit par Anthony Rother, est cohérent. Pendant 1h10, l’auditeur est donc bercé de ce qui se fait et s’est fait de mieux dans la techno (un de ses morceaux rend un épique hommage à l’« Electronic Germany ») tant Hell jongle avec les styles et les influences : du krautrock à la techno de Détroit ou Chicago en passant par la new-wave et le punk.
Et puis, Night fini, Day point naturellement. La deuxième partie du diptyque est radicalement différente de la première : elle se conçoit comme son prolongement antithétique (haha mais je dis tellement de la merde sérieux si vous lisez toujours vous devez bien vous foutre de ma gueule et vous avez raison). Si Night suinte la luxure, les boucles crasseuses et synthétiques, et, pour reprendre l’expression sympathique d’un obscur éditeur gardois « les putes résillées et l’électroclash », Day est planant, lancinant, aérien, mélancolique. C’est un album à écouter en regardant le soleil se lever. Celui-ci est plus instrumental que synthétique, ce qui parvient à lui donner une profondeur qui n’est pas le but de Night (qui fait danser suer et forniquer). The Angst part 1 & 2 y est sans doute le plus beau morceau, double-composition lancinante et syncrétique de 14 minutes où toutes les influences de Hell passent à la moulinette : du krautrock à l’ambient en passant par les chœurs les guitares et les synthés. Du très grand.
Pour résumer, ce Teufelswerk ne laisse aucun goût d’inachevé : au contraire, c’est un précis monumental de musique électronique intelligente, à la fois diaboliquement dansante (comme son nom l’indique) et teintée de rêverie mélancolique, à la fois charnelle et émotionnelle, à la fois tournée vers le passé et fondatrice. Et, pour finir la conclusion d’une manière aussi putassière que l’amorce introductive : cet album aux deux visages puissants, élégants, pertinents aurait plutôt mérité le nom de Januswerk. Désolé.
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