Chronique de Aufgang – (s/t)
Aufgang - Aufgang (Infiné)
Année : 2009
Genre : Chef-d'oeuvre ?
Chanson(s) préférée(s) : Channel 7, Sonar, Soumission, Aufgang, 3 Vitesses
Cette chronique à deux mains débute avec l’avis de Martin.
C’est dans la nature humaine que de s’imposer des codes et des limites. L’homme s’échine à ranger, à codifier, à délimiter et à scander son monde de frontières.
À l’art la lourde tache de décloisonner, d’ouvrir les horizons et d’abattre les murs inutiles. Le long de ce long et éprouvant chemin, Aufgang évite les principaux écueils, en rendant accessible et intelligible sa musique pourtant pétrie d’influence mais incroyablement novatrice. Ce qui ne l’empêche pas de trébucher parfois, en se perdant dans des expérimentations poussées à l’extrême (Channel 8, Soumission) où Aufgang peine à se hisser au niveau d’un Bartók ou d’un Keith Jarrett.
C’est d’autant plus frustrant que dans ses moments de génie (Barock ou Channel 7, complètement ahurissantes), le trio est très loin de tout ce que j’ai pu entendre cette année. Les deux pianos, à la fois percussifs et mélodiques, déconstruisent savamment tous nos repères musicaux et on quitte alors avec eux la terre ferme, pour s’envoler quelque part entre le connu et l’inconnu. On a la sensation d’évoluer dans cet entre deux où les codes parfaitement assimilés du classique et de l’électro se matinent de ce je-ne-sais-quoi qui ne nous laisse d’autre choix que de s’envoler. Épique, charnelle, expérimentale, la musique d’Aufgang semble venir d’un autre monde, où 250 ans de traditions musicales auraient fusionné pour donner naissance à quelque chose de nouveau, à la fois beau et dérangeant.
Mais soyons clair, Aufgang est un ovni qui ne peut pas être analysé et décortiqué comme un disque ordinaire. Leur musique malléable et plastique prend une teinte différente à chaque écoute et là où on croit avoir pris ses repères, le groupe se fait une joie de joncher notre chemin de chausse-trappes et de virages inattendus. Et les faux pas peuvent tout aussi bien être interprétés comme autant d’errements volontaires, des pas de danses habiles pour nous désorienter et nous amener sur des chemins que l’on aurait pas soupçonné.
Aufgang ne fera pas l’unanimité. Tout simplement parce que ce qui est novateur est dérangeant. Mais la musique classique de demain s’écrit aujourd’hui, dans les œuvres de John Hopkins ou de The Field et, malgré quelques faux-pas, dans celle d’Aufgang.
Pierro, le maitre ès-électro a plus que son mot à dire.

« Aufgang signe l’album de l’année », « un chef-d’œuvre », « une pièce qui fera école dont on ne se remet pas de sitôt », « impressionnante maîtrise de bout en bout devant laquelle on se prosterne et s’auto-flagelle gaiment », « zbleuarg »… bla bla bla bla bla, bla bla bla bla bla. Ces derniers temps dans le milieu musical, tout le monde se gargarise sans vergogne du phénomène musical Aufgang qui sort son album éponyme en Octobre 2009 sur Infiné le label du très réputé faiseur de beat Agoria : 2 pianistes, 1 batteur-machiniste, réuni pour « dépasser les frontières musicales avec alacrité gnagna ». Je n’aime pas trop les consensus et les cautions. Alors moi, honnête et humble chroniqueur pseudo-iconoclaste, je vais tenter de descendre ce disque avec une mauvaise foi étincelante tout sachant que je vais pas y arriver. Dans cette chronique, vous assisterez à une trajectoire hyperbolique genre « dépréciatif > prosternation » qui correspond en fait au processus d’écoute du disque et de son influence sur l’esprit et le corps de l’auditeur ébaubi.
Alors, premièrement, à tous ceux qui ont pu dire qu’Aufgang était un projet original et novateur, je voudrais leur déféquer dessus. En effet les exemples d’alliances délicieuses du monde « classico-acoustique » et du phénomène électroniques pullulent. Et des exemples de qualités. Nous pourrions prendre les récents exemples de Jon Hopkins et sa passion du piano classique allié à des kicks mélancoliques et incisifs, mais celui-ci travaille seul dans son studio. C’est dans la dimension du live et de l’immédiateté sonore (sonar ? sonique ?) qu’il faut aller chercher. Je commencerais ainsi par Jeff Mills, le parrain de la techno de Détroit qui en 2005 se produit en concert avec l’Orchestre Philarmonique de Montpellier. Un album en sort : Blue Potential. Plus qu’une interprétation « copié-collée », c’est plutôt un renouvellement que vient apporter le classique qui vient tirer la techno mécanique dans une toute nouvelle direction. Plus tard, un autre parrain de la techno de Détroit et acolyte de Jeff Mills, le bien nommé Carl Craig, se produit en concert en 2008 dans le cadre d’un projet nommé VERSUS qui est semblable à celui de Mills : à la Cité de la Musique, musiciens classiques et machiniste écrivent une page de l’histoire électro-classique à l’unisson.
Parmi ce beau monde techno-acoustique réuni autour de Carl Craig il y a, bien sûr, un pianiste. Il s’appelle Francesco Tristano. Oh, tiens, ce n’est autre qu’un des membres d’Augang (les deux autres s’appellent Rami Khalifé, un surdoué du piano lui aussi, et le batteur-machiniste est Aymeric Westrich, qui a collaboré avec pas mal de gens, dont Cassius). Comme on se retrouve. Ce Francesco Tristano a déjà deux albums « solo » à son actif : le premier s’appelle « Not for piano« , à juste titre, puisqu’il reprend au piano certain des plus grands classiques de la musique électronique (le déjà cité Jeff Mills, Autechre, Derrick May etc.). Le second s’appelle « Auricle Bio On » avec Moritz Von Oswald, qui est, comme de bien entendu, une sommité en matière de techno minimale. Bref, ce bon Francesco a ce qui s’appelle un CV en matière de collaboration « techno-acoustique ». On voit donc que la genèse du projet Aufgang ne s’est pas faite ex nihilo et que des exemples viennent éclairer la démarche des trois larrons.
Celle-ci s’articule bien sûr autour du live. D’ailleurs le premier témoignage de l’existence du projet Aufgang s’est fait au Sonar de Barcelone en 2005. Rien d’autre que le live ne peut rendre compte du formidable processus de création mis en œuvre par les trois musiciens, ou par un orchestre et un machiniste, bien sûr. Dans ce terreau commun bouillonnant d’idées et d’associations électro-acoustique on semble, avec Aufgang, avoir passé un palier. Oui, il faut bien l’avouer : Aufgang monte un cran au-dessus.
La création, tel semble être le maître mot de ces explorations hybrides et fécondes. Lorsque Jeff Mills et Carl Craig proposent des relectures de leurs propres répertoires (relecture de qualité bien sûr), Aufgang crée, ex nihilo cette fois-ci, sa propre musique, sa propre partition inventive. Et c’est une création collective, à six mains, à l’inverse des superbes triturations mélodiques d’un Jon Hopkins qui travaille seul. Et plus encore c’est une création à la fois érudite et immédiate, un travail qui peut se décortiquer dans des études musicales ou qui peut s’apprécier dans la moiteur directe d’une salle de concert.
Aufgang propose un ping-pong d’influences, un magma d’ambiances synthétiques, de pulsations de batteries, de nappes de pianos acoustiques, de dissonances et d’harmonies… qui finissent par ne former plus qu’un lorsque l’esprit de l’auditeur cesse de vouloir s’accrocher à une quelconque aspérité. Il n’y en a pas, car cela est effectivement trop novateur. Il faut le dire. Jamais personne n’a mélangé musique électronique et piano de cette manière, avec ce souci d’une ambiance la fois dancefloor et avant-guardiste, jamais personne n’a donné cette impression de souci du détail et de la structure, et paradoxalement de pure improvisation libre et affranchie. A l’écoute de cet album, on a l’impression d’être enfermé dans une cage de liberté dont on ne voit pas les limites. Plus loin, tout cela va beaucoup plus loin qu’une simple association machine-orchestre ou partition-beats. Chacun des trois musiciens a sa spécificité : quand les deux pianos se répondent, se complètent, se battent entre eux dans une course tantôt effrénée tantôt dissonante, le batteur-électronicien fait plus que battre la mesure. Il vient compléter, emmener plus loin, libérer cette armature complexe et jouissive. Ou à l’inverse, ce sont les deux pianos qui permettent de réaliser la quintessence du beat. Part-on de la pulsation synthétique ? Part-on des pianos déchainés, effrontés, et soudainement calme et répétitif ? Qui de l’œuf ou la poule est venu le premier ? A ces paradoxes musicaux et logiques, pas de réponse, seulement des sensations et des écoutes répétées et chaque fois plus émerveillées devant la puissance/maîtrise/inventivité du trio Aufgang.
Bien sûr tout est catégorisable. Même ici. Dans cet album on retrouvera des inspirations de « free-piano », d’improvisations dissonantes qui évoquent bien sûr Keith Jarrett sur Channel 8 ou 3 Vitesses (et sans doute bien plus que Jarrett, mais mes connaissances en composition moderne sont extrêmement limitées alors voilà je vais éviter de la jouer pédant en disant Debussy Bartok Chopin Sheila prout gnagna). On sentira aussi des inspirations bien plus « pop », plus dancefloor, plus conventionnelles dans ce travail d’orfèvre : un beat à la Alive de Daft Punk dans « Aufgang », des rythmiques plus binaires et cardiaques presque acid-techno sur « Sonar », des vocoders et des boucles moites discoïdes ( !) sur Good Generation, une construction musicale limite post-rock ( ?) dans Soumission et ses envolées de batteries-piano démentielles, ou tout simplement des mélodies irrésistibles sur l’incroyable et effréné Channel 7. Mais stoppons ce travail de catégorisation ici. Si l’on cherche bien, on pourra sans doute trouver chez Aufgang des stigmates de toute la production musicale moderne électronique ou acoustique des quarante dernières années… et c’est sans doute la marque d’un chef-d’œuvre. Cet album est un travail osé et érudit qui éclot entre deux univers différents et immenses, c’est une passerelle à l’armature free-pop-rock-disco-house entre le piano moderne et l’électro, un pont charnel et vacillant et infini entre Daft Punk et Keith Jarrett… Comme le disent les trois membres du groupes : à la fois un « Prélude du passé » et un « Sonar ».
Aufgang et son album éponyme sont un pied-de-nez à toute idée de description musicale et d’écoute rationnelle. Soufflant de maîtrise et d’inventivité, c’est un travail polymorphe et unique qui ose absolument toute les directions et qui ne se perd pas, à l’inverse de l’auditeur « époust-soufflé » qui a bien tenté de suivre sans succès les étapes de cette orgie « live » en apparence simple de deux pianos et une batterie-machine. Une construction musicale radicale et inspirée qui est la marque de trois vrais passionnées et un vent de liberté créative incroyable : voilà le possible/presque/aaaaaah c’est tellement difficile à dire chef-d’œuvre de 2009.
Et moi je me range comme un mouton soumis, dans le rang des adorateurs d’Aufgang qui ne feront que grossir. J’ai échoué à ne pas m’incliner devant cet album, j’ai ravalé mon égo de petit scribouillard iconoclaste, mais je tiens un disque que je ferais écouter à tous les gens autour de moi sans a priori et pour longtemps.
Branche ton sonotone
Aufgang – Barock
Aufgang – Sonar
Liens
- Un live complet d’Aufgang à la Cité de la Musique en Avril 2009 sur Grandcrew.
- D’autres chroniques de l’ovni sur PlaylistSociety, Good Karma et VioletteRoll.
- Une interview et un live report chez Violette et un live report (qui arrive bientôt ici) chez Good Karma
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Mutapop a dit :
1
Magnifique album ! Raaaah, du pur bonheur !
Benjamin F a dit :
2
Tiens une chronique croisée à la DLMDS ! Oui ce Aufgang tient bien le distance, j’espère qu’il trouvera sa place dans les classement de fin d’année
Caro a dit :
3
Mmmhh j’aime cette écriture pure et chaste, et cette musique douce qui berce mes tympans trop près du mur. Délicats timbres et pulses orgasmiques =)
Branche ton Sonotone ! » Live report : Aufgang @ Café de la Danse, 19/11/09 a dit :
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