Le 14 décembre 1979, London Calling – Partie 1
J’étais loin d’être né en 1979, je parle donc de ce que je n’ai ni vécu ni connu. Je n’ai pas énormément lu sur le sujet, mes connaissances sont limitées et mon point de vue est tranché et peu impartial, en plus d’être décousu et incohérent. J’espère que ça créera la discussion et vous fera (ré)écouter ce grand grand album.
Ce post aurait du être publié hier (c’était l’anniversaire de la sortie), mais je n’ai pas réussi à le finir à temps (très long) : je préfère donc vous balancer le schmil-blick en deux parties: aujourd’hui (15 décembre) et demain. Tous les articles du London Calling Day (qui se transforme de plus en plus en London Calling Week, mais bon).
14 décembre 1979: London Calling
Jetez le Double Blanc et Sgt. Pepper, oubliez Blonde on Blonde ou Highway 61, piétinez allègrement Pet Sounds, jetez Electric Ladyland aux orties, rayez Sticky Fingers, déchirez la pochette de Dark Side Of The Moon. Inutile de chercher le meilleur album de tous les temps parmi les illustres noms que je viens d’égrener.
Le meilleur album de tous les temps est sorti il y a pile-poil 30 ans (et un jour). Il est l’œuvre de 4 punks britanniques : Joe Strummer, Mick Jones, Paul Simonon et Topper Headon. London Calling révolutionne le punk, le rock, la musique populaire et inscrit son nom au panthéon des plus grands albums de tous les temps.
Autant vous dire que parler d’un album qui structure ma conception de la musique, aussi bien en terme d’approche strictement musicale qu’en terme d’attitude et de démarche artistique, ça a tout du casse-tête. J’ai longtemps repoussé l’échéance, cherchant un moyen de rendre cet article ludique et intéressant. Faute d’idées, je vais essayer de vous expliquer pourquoi cet album me fascine, comment il s’inscrit dans le mouvement punk et pourquoi il est crucial pour l’histoire de la musique en général.

Ce qui est plutôt amusant, et contrairement à pas mal d’albums qui sont importants pour moi, je serais bien en peine de vous dire comment je l’ai découvert. Je n’ai pas le moindre souvenir d’une chanson, d’une rencontre ou d’un événement précis qui l’ait fait rentrer dans ma vie. J’irai pas jusqu’à dire qu’il a toujours été là, sur le rebord d’une étagère ou dans un recoin de l’iPod, mais presque.
Punk ou pas punk ?
C’est un peu le débat inévitable quand on parle de cet album. Est-ce qu’un album qui arrive en 1980 peut-il encore être qualifié de punk, même si le groupe s’est niché en 1977 avec son premier effort dans le creux de la vague punk anglaise ? Peut-on qualifier de punk un album qui mélange avec autant de talent un nombre pharaonique d’influences et de traditions musicales?
En dépassant ce manichéisme, on peut dire que cet album est une charnière… est à la fois punk et anti-punk.
Punk, car il marque l’âge d’or incontestable du mouvement, son achèvement. Il lui confère crédibilité, qualité artistique, exploration, expérimentation, melting pot d’influences qui lui faisaient défaut, devenant très logiquement le meilleur album des années 801 . Le Clash garde son intégrité, sa démarche punk, tout en réalisant le tour de force de pondre une œuvre définitivement séminale, qui sonne comme un tournant. On ne perdra pas de temps à compter les dégâts qu’il inflige aux murs entre reggae, rockabilly, jazz, punk, pop, ska, blues, hard-rock, hip-hop, rock’n'roll et R&B. Le nombre de groupes se développant dans le sillage des quatre londoniens sera proportionnel à cette performance.
Mais tout cela est finalement bien éloigné de la posture de rejet, de dégoût, de répulsion, de nihilisme même, qui caractérise le punk dans sa première expression. C’est bien simple, London Calling est le fossoyeur de la première vague punk. Premièrement, il sonne la fin définitive du nihilisme Pistolien, et en lui opposant un discours articulé, réfléchi et influent et en propulsant le punk dans une autre dimension, tant artistique que médiatique.
Le deuxième coup de boutoir assené au punk traditionnel est l’immensité de leur inspiration qui va chercher matière dans une douzaine de courants musicaux différents. En refusant de s’enfermer dans l’intégrisme musical et le rejet stérile du mainstream, les membres du Clash incorporent de multiples éléments extérieurs. Résultat, un extraordinaire bouillon de culture musicale et un des albums les plus métissés jamais composés. Or, le nihilisme Pistolien définitif et planifié ne s’accommode guère des influences et de l’exploration musicale.

Enfin, aux yeux de beaucoup d’acteurs de la scène punk (d’aujourd’hui et d’alors), l’underground à tout prix est le seul moyen de maintenir le punk en vie. Les Clash sont de fait considérés sont des vendus et ce dès la sortie de leur premier album, pourtant fièrement et définitivement punk dans l’esthétique et dans l’esprit. A plus forte raison à la sortie de London Calling.
Ce que le Clash avait sûrement compris, c’est que le punk était d’abord une crispation, un flash, ancré dans un contexte particulier. Crise économique fulgurante en Angleterre, ras-le-bol du mouvement pop-hippie-folk-à-fleur (les Beatles et les Beach Boys en premier lieu : « the phoney Beatlemania has bitten the dust » braille à raison Joe Strummer sur London Calling), malaise politique et crise sociale rampante ont fait de cette fin des années 70 le terreau idéal pour le punk. Ce dernier ne se conçoit pas d’ailleurs au delà, il est délimité et non-extensible. Le punk ne peut plus exister au milieu des années 80, car en tant que contre-culture, il se définit avant tout par une posture de rejet de tout ce qui est établi, de toute forme de règle ou de carcan. On peut donc dire qu’il a en lui les germes de son auto-destruction car sitôt que le courant musical se répand, est médiatisé, s’institutionnalise, et se crée des codes, des valeurs et des coutumes, il entre en contradiction avec lui même. Et puis avec « No Future » comme slogan, c’était quand même mal parti pour durer.
Bref, Joe Strummer et sa bande avaient compris que le punk avait pour vocation d’être dépassé, que la rage, la fureur et la révolte – si importantes soient-elles – ne sont en soi pas une fin, mais un formidable tremplin pour atteindre et toucher les gens. Si la mort du punk a été causée par un album de la trempe de London Calling, alors cette mort est largement méritée.

Le Patchwork London Calling
Lister les influences et les colorations musicales de ce double album serait aussi long et fastidieux qu’énumérer les âneries de Frédéric Lefebvre.
Influencé, entres beaucoup d’autres, aussi bien par la scène rythm’and’blues américaine, l’effervescence reggae qui régnait au sud de Londres, la scène pop 60′s britannique, Who et Kinks en tête que par les fulgurances Pistoliennes, l’ampleur que prend le patchwork de cet album est un petit peu inattendu. Et le virage artistique plutôt significatif.
En effet, après un premier album carrément punk et un second (Give ‘Em Enough Rope) moins inspiré et dont la production déplaît à beaucoup de monde (le producteur Sandy Pearlman venait du hard rock), peu de gens attendaient le Clash au tournant. On le savait important, mais pas à un tel niveau.
Bon certes, le magasine Sounds annonçait péremptoirement dès le 1er janvier 1977 que « si vous n’aimez pas le Clash, vous n’aimez pas le rock’n'roll ». Certes, on pouvait deviner dans les histoires de chacun qu’ils avaient vocation à élargir leurs perspectives. Joe Strummer, hippie avant d’être punk, né en Turquie, était fasciné par l’exotisme et la musique noire. Topper Headon était un fan de soul et de funk. Paul Simonon a appris à jouer de la basse en écoutant du reggae, omniprésent dans son Brixton natal.
Pourquoi un tel revirement ? Peut-être faut-il se pencher sur l’état du punk à l’été 79. Car au moment d’enregistrer ce troisième album, le groupe est de plus en plus énervé contre ce que Strummer appelle la « police du punk ». Cette petite aristocratie bien pensante a la fâcheuse tendance d’établir des normes, des limites, et de proclamer « ce qui était punk, ce qui ne l’était pas ». Mick Jones partage ce sentiment de frustration : « il était clair que le mouvement punk ne menait nulle part. Dans les kiosques, on vendait des cartes postales montrant des crêtes rouges sur King’s Road, comme une tribu en voie d’extinction. On ne voulait pas finir en carte postale »2 .
Pas question d’oublier que l’essence du punk est la liberté. Pas question d’enfoncer le punk dans cette impasse : ils veulent faire ce qu’ils veulent, le genre de musique qu’ils veulent. Au Clash de pondre London Calling, comme un gigantesque pied de nez aux bien-penseurs du microcosme punk.
Malgré ce prodigieux travail d’assimilation et de composition, on est encore très loin du cliché des guitar hero. L’esthétique générale de la composition de London Calling est encore très punk, directe, épurée, simplifiée, brute et sale. Paul Simonon ne sait jouer de la basse que depuis trois ans, et Joe Strummer, il le dit lui même, n’est pas un guitariste exceptionnel. Pourtant, le premier comme le second sont d’une importance capitale : Paul Simonon est incroyablement doué (qui a sorti une ligne de basse de la teneur de celle de London Calling, de Death Or Glory et surtout de Guns Of Brixton aussi peu de temps après avoir commencé à jouer ?) et Joe Strummer s’est avéré être un très grand guitariste rythmique et un des plus grands showmen de l’histoire du rock.

En revanche, Topper Headon et Mick Jones sont un cran au dessus. Le second est un grand guitariste et le premier est le meilleur batteur punk de tous les temps. Jouant un rôle clef dans ce métissage musical en incorporant les rythmiques jazz et reggae dans le son du Clash, il était surnommé « the human drum machine ».
Du punk (Clampdown, London Calling), au jazz (Jimmy Jazz) en passant par le ska (Rudie Can’t Fail, Revolution Rock), le rockabilly (Brand New Cadillac), le Reggae (Guns Of Brixton), le R&B (Wrong ‘Em Boyo), les ballades (Lost in the Supermarket) et le rock’n'roll (The Card Cheat) le Clash touche à tout. Avec une classe inégalée.
Mais au delà de toutes ces influences, le Clash se forge un son, une identité, une façon de sonner, que seuls le génie, le travail, les circonstances associés à une part de magie peuvent rendre possible. Car la magie a bel et bien opéré aux Wessex Studios de Londres. Sous la direction du producteur Guy Stevens, un drogué qui s’amusait à balancer des chaises à la gueule du groupe en train de jouer, à danser en plein milieu de la session d’enregistrement, à remplir un piano avec de la bière pour qu’il sonne mieux ou à se battre avec l’ingénieur du son, une alchimie se crée. Des dires même de Simonon, cette période d’enregistrement était « probablement la période la plus cohérente, quand tout le monde était très proche ».3 A ce moment précis (et contrairement à quelques années plus tard), le Clash est un groupe, qui fonctionne, vit, compose, répète et enregistre ensemble. Pour le meilleur.
Joe Strummer et Mick Jones étaient des songwriteurs de génie, complémentaires et brillants, au niveau d’autres paires illustres tels que Lennon/McCartney, Jagger/Richards ou Morrissey/Marr. Rajoutez à cela le phrasé et l’accent de Strummer, sa voix pas vraiment juste mais d’une énergie retenue et incandescente, sur le bord de la rupture, marquante et émouvante, sa présence scénique qui électrisait des foules entières, des caves aux stades et vous aurez une vue assez complète de ce qu’il a fallu pour accoucher d’un tel monument.
Un monument qui encore aujourd’hui sonne avec une force, une rage qui prend à la gorge, un sursaut qui fait relever la tête. Leur son m’obsède. Tant de groupes aux inspirations multiples se contentent de superposer les influences. Comme rédiger une dissertation en enchaînant les arguments sans les comprendre. Le Clash digère, intègre, propose et produit ce son à la fois terriblement incisif, puissant, mais doux, travaillé, réfléchi, pétri d’influences, à la fois visionnaire et ancré dans 50 ans de traditions artistiques. Faire avec le passé des chansons pour secouer le présent et le faire avancer vers le futur. C’est peut-être ça un grand groupe.
La suite arrive demain !
En attendant :
- London Calling sur Spotify
- Acheter London Calling, édition 2009 !
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Olivier a dit :
1
Oh tiens, pour une fois que je suis pas complétement d’accord avec vous… Mais presque hein.
Marrant, la fulgurance Clash, de mon coté, je la vois sur le premier LP, mal produit, tout ce qu’on veut, mais tellement viscéral. (et puis cette reprise proprement ahurissante de Police & Thieves).
London Calling est un monument, mais niveau songwriting, ben je sais pas si on peut hisser les bonhommes aun niveau d’un Mc Cartney par exemple…
Niveau energie, c’est une autre affaire : rien que le London Calling qui ouvre reste énormissime.
LC, pour moi, c’est un album énorme super généreux, qui sonne encore comme un classique instantané, et ça c’est magique. Et surtout un album qui explose les barrières et les genres. C’est vraiment, THE album qui fait des Clash un grand groupe, là, je vous rejoins ! (mais j’aurais toujours un brin de préférence pour Janie Jones, I’m so bored with USA , etc, du …1er LP
)))
Bien bel article enhousiaste en tout cas. Si ça donne pas envie d’écouter la chose, je me fais …euh… rasta blanc ?
Ouuuuuh Yeaaaah (‘men lasse pas)
Martin a dit :
2
Attention hein, si j’ai fait cet article c’est parce que j’avais envie d’en parler et d’expliquer ce qu’il représente pour moi !
Il est donc très centré sur LC, alors même que je pense que le premier LP est juste extraordinaire aussi.
C’est juste deux choses extrêmement différentes, le premier s’inscrit dans la mouvance punk anglaise traditionnelle, London Calling les en sort complètement.
Rien que ce Clash City Rockers, qui ouvre la version US… Ouuuuuh yeah comme tu (on) dis :p
Pierro a dit :
3
Je crois que c’est le premier article de qualité sur Branche ton Sonotone
.
Merci martin.
Je vais l’écouter de ce pas (enfin plutôt la compile que j’ai sur spotify
)
Branche ton Sonotone ! » Le 14 décembre 1979, London Calling – Partie 2 a dit :
4
[...] et de continuer de parler de ce fantastique album qu’est London Calling… Suite donc du billet d’hier [...]
rock_0la a dit :
5
Ce billet est superbe tout simplement. Oh on le sent que tu l’aime ton LC et ça vient de profond … j’adore ça.
Si London Calling n’est pas mon album préféré du Clash, référence incontournable et incontournée du paradigme rock (je suis plus sensible à la spontanéité brute de The Clash ou à l’aboutissement et l’alchimie de Sandinista!), il reste clairement pour moi un album majeur: puissance formidable et engagement révolutionnaire.
Bon … London Calling – Partie 2 vite !