Live report : Paul McCartney @ Bercy, 10/12
Le piston, c’est mal. Mais quand il me permet d’aller voir Paul McCartney en concert, j’aime bien.
Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais quand on va à un concert, ce n’est jamais « Je suis arrivée pile à l’heure, j’ai fait la queue dix minutes, puis les gentils vigiles ont contrôlé mon billet dans la plus grande sérénité à l’une des quatre portes que les organisateurs avaient prévu afin que l’on ne soit pas les uns sur les autres au moment de rentrer dans la fosse ». En l’occurrence, pas d’exception à la règle, je suis arrivée une heure et demie à l’avance, car ce jour-là, il se trouve que j’avais une vie, et d’autres choses à régler en priorité, mais ceci est une autre histoire. J’ai du marcher dix minutes afin d’atteindre le bout de la file d’attente. Entendons-nous bien. J’ai du marcher dix minutes. Pas pour trouver mon chemin, hein, non, ça on est d’accord, c’est facile, tu vois les gens ? Ben tu les suis. Non, j’ai mis dix minutes, tout simplement parce que nous étions si nombreux qu’en nous mettant bout à bout, on formait presque une boucle dans le parc de Bercy, de l’accès à la fosse (le coin des aficionados chevronnés venus avec couvertures et tabourets faire le pied de grue depuis potron-minet – je le sais, j’ai vu les traces de leur passage quand mon tour est venu d’entrer) jusqu’à la cinémathèque.
Ce laïus introductif n’est pas seulement destiné à souligner le fait que ce n’est pas malin-malin d’ouvrir une et une seule porte pour garantir l’accès en fosse d’une salle de 20000 personnes. Non, j’aime râler, mais quand même. Je peux faire ça autre part que dans les webzines musicaux cool. Ce que j’essaie de te faire comprendre, ami lecteur, c’est la dimension du concert en question (même si personne n’a posé de question). 20000 personnes. Un bon millier d’orteils gelés. Environ cinq cents sandwiches jambon de pays-beurre confectionnés à la chaine et à toute vitesse par le monsieur de la brasserie du coin, qui doit à l’heure qu’il est se dorer la pilule dans la villa aux Bahamas qu’il a du se payer avec la recette de ce soir-là. 20000 personnes qui se sont enfoncées dans l’antre de Bercy dans une relative civilité. Ambiance peace and love. Cecilia, une fille cool rencontrée pendant l’attente (et qui a pris les jolies photos que vous pouvez voir plus bas – muchissimas gracias, Cecilia – oui, Cecilia est Argentine), se faufile parmi la foule pour se rapprocher des premiers rangs. Une dame râle. « C’est un concert, chérie, si t’es pas contente fallait aller en gradins », objecte le monsieur qui l’accompagne. Ambiance peace and love, donc, on n’a même plus besoin de gueuler pour se défendre, les autres s’en occupent. There are angels in this city.
En fosse, les gens paraissent toujours plus grands. Néanmoins, j’ai un angle de vue assez confortable, de même que mon amie Clara qui m’a rejointe. Alors, commence l’attente. Le suspense : « T’es sûre qu’il va y avoir une première partie ? ». L’angoisse : « Mais si ça commence trop en retard, on n’aura plus de métro pour rentrer ». Et la prise de conscience. « Un Beatles va chanter devant moi ce soir. Un Beatles. B-e-a-t-l-e-s. Je vois ce mec tous les jours sur ma tasse au petit-déjeuner. -Tu crois que lui il a une tasse avec ta photo ? ». Je noue le foulard qui me réchauffait (théoriquement) le cou autour de mon front. Oh, c’est ridicule, vous pouvez ricaner, seulement voila : ce concert, c’était la séance de rattrapage pour ceux qui étaient nés trop tard pour voir les Fab Four à quatre. Mon Woodstock 69, c’était ce soir ou jamais. Donc, foulard.
Car oui, McCartney a joué l’ambiance Beatles ce soir là. Mais d’une façon élégante, pas merchandising, exploitons le groupe ou ce qu’il en reste jusqu’à la moelle, tout ça. Non, McCartney a fait preuve d’une grande classe. Mais j’y reviendrai. Pour l’heure, j’en suis au moment où il n’y a encore personne sur scène à part un technicien qui se fait ovationner, parce qu’on n’est pas avare, et il faut bien s’occuper. De chaque côté de ladite scène, des images rétrospectives de l’époque Beatles défilent. Photos du groupe, à quatre, à trois, à deux, montages d’objets promotionnels, décors pop, et en guest star, Hendrix : non seulement on en prend plein la vue, mais on rentre dans l’ambiance et on se rappelle de l’enjeu. Le mec qui va jouer devant nous est un des trop rares survivants non amnésiques de l’époque tant imitée, jamais égalée, trop souvent déformée, que sont les années soixante. Il a le live en tête, pour l’avoir vécu. Des filles s’évanouissaient à sa seule apparition sur scène. La voix de « Yesterday », de « Fool on the Hill », de « Hey Jude »… c’est lui. C’est du pur. Du brut.
Puis, la musique de fond (composée notamment de chansons des Wings, le deuxième groupe de McCartney) se tait, les lumières s’éteignent, et la fosse s’éveille : une silhouette se matérialise sur scène, et il n’y a pas de première partie, puisque c’est lui, bien lui, qui se tient devant nous, et qui ouvre le concert avec le célèbre « Magical Mystery Tour ».
Puis, après un « Bonsoir, mon petit chou », affectueux (Paul se fait un devoir de parler autant français que possible, je crois qu’il sous-estimait notre niveau d’anglais, il avait l’air d’avoir peur qu’on ne comprenne pas), enclenchement de l’hallucination auditive avec les premières notes de « Drive my car ».
S’ensuivent alors deux heures cinquante de concert. Oui, vous avez bien lui, DEUX HEURES CINQUANTE. On ne fait pas deux heures cinquante de concert à bientôt soixante-dix piges sans un minimum d’enthousiasme. Alors oui, McCartney a littéralement transporté la salle, dans le temps à défaut de l’espace. Alternant moments de véritable allégresse musicale (deux heures cinquante de sautillements en tous genres au gré de « Ob-la-di, Ob-la-da » ou « Back in the USSR » – et de remuements de bras en rythme sur « Let it Be », « Hey Jude », « Michelle » ou « And I love her ») avec des morceaux emprunts d’une grande émotion comme « Something », qu’il interprète au ukulélé en mémoire de John Lennon, comme il nous l’explique. Dans le même registre, l’hommage qu’il rend à son ami sur « Here today » et à sa femme Linda (décédée d’un cancer en 1998) sur « My love » donne l’impression au public de pénétrer dans une dimension nouvelle, presque intimiste, ce qui, dans une salle comme Bercy, est un exploit qui mérite d’être salué.
Paul McCartney a sans aucun doute ravi son public, se prenant au jeu – de séduction. McCartney joue allègrement avec la salle, et inaugure le moment sexy de la soirée en enlevant sa veste, desserrant son col, et remontant ses manches (les filles jouent le jeu, elles aussi, et piaillent comme à l’époque où la Beatles Mania faisait rage – maintenant on a la grippe A, c’est moins cool mais ça occupe aussi). McCartney raconte des petites histoires absolument délicieuses. A ce propos, il y en a une dont je ne voudrais pas vous priver.
Do you know Jimi, Jimi Hendrix? Well, we released Sergeant’s Pepper Lonely Hearts Club Band on a Friday. Next Monday, Jimi opened the festival (je ne sais pas de quel festival il parlait exactement, mais je lui fais confiance) by playing it, he had learned the songs during the weekend. And you know, Jimi, he played a lot with the tremolo, you know, it goes: “WAaaWaaaWaaa”… And it untuned the strings. So, after playing, Jimi looks at the audience and he says: “Is Eric Clapton here?” And Eric was there, so he was like… [il mime un mec qui se cache]. And then Jimi said :
“Can you tune this for me?”
Je vous le raconte comme ça mais je tiens à préciser que Paul est allé jusqu’à imiter l’accent américain de Hendrix pour le « Can you tune this for me ? ».
Pour ceux qui galéreraient en Shakespeare, je vous offre une petite traduction :
« Vous connaissez Jimi Hendrix ? Ok, alors, on a sorti Sergeant’s Pepper Lonely Hearts Club Band un vendredi. Le lundi suivant, Jimi a ouvert le festival en jouant cet album, il avait appris les chansons pendant le week-end. Et vous savez, Jimi, il jouait pas mal avec sa barre de trémolo, vous savez, ça fait : « WaaaWaaaWaaa »… Et ça désaccordait les cordes. Donc, après avoir joué, Jimi regarde le public, et il fait : « Est-ce qu’Eric Clapton est là ? » Et Eric était là, et il était tout… (mime du mec qui se cache). Et alors, Jimi a dit :
« Tu peux m’accorder ça ? »
Je ne sais pas ce qui est le plus délicieux dans cette histoire. Le fait qu’elle soit racontée par un mec qui a, lui, une véritable légitimité pour appeler Jimi Hendrix « Jimi » et Eric Clapton « Eric » ? La présence desdits Jimi Hendrix et Eric Clapton dans la même phrase, ou presque ? La révélation selon laquelle Hendrix ne savait pas, ou plus plausible, avait grave la flemme, d’accorder ses cordes lui-même ?
Plus encore, cette histoire illustre ce que j’ai vraiment retenu du concert. Paul McCartney est un survivant (mais ça, je l’ai déjà dit). Les mecs comme lui se font de plus en plus rares. D’un point de vue musical, je ne sais pas si la relève sera assurée, et puis, ce n’est plus le même contexte, les Beatles de 2009 taperont peut-être dans l’électro, là n’est pas la question. Mais quand McCartney et les autres ne seront plus là, qui racontera ces petites histoires ? Qui transmettra cet héritage, sans trop le déformer pour le conformer à la ligne éditoriale d’un livre fait, et c’est normal, pour être vendu ? Les gens qui étaient dans cette salle, sans doute, dont certains feront comme moi, et raconteront cette histoire dans des articles, ou à leurs proches, ou à leurs chats, ou à leurs amis imaginaires, que sais-je. Alors, voila. S’il n’y a qu’une chose à retenir de ce concert, c’est l’immense émotion que j’ai ressentie face à l’héritage que Paul McCartney porte sur ses épaules - celui d’un groupe autant que celui d’une époque – avec une classe incroyable.
Il a donné une raison d’être à mon frêle live report, et rien que pour ça, je le remercie.

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Clara a dit :
1
Je ne serai ni impertinente, ni percutante ou provoquante en disant ça mais juste merci, ces lignes m’ont fait revivre à la perfection cette soirée extraordinaire… En espérant qu’il y en ai encore beaucoup d’autres.
All you need is love
clara
Aizea a dit :
2
J’y étais, et je trouve que tu as très bien décris l’expérience que l’on a vécu ce soir de décembre 2009…
Juste une petite question ou note :
Something a été joué en hommage à George Harrison, puisque ce dernier est l’auteur de cette petite perle, tandis que Here Today est présentée comme une discussion que Paul et John auraient pu avoir (l’émotion était palpable dans la salle).
Bref, je n’oublierais jamais ce moment incroyable et la modestie de ce grand homme (je n’ai jamais vu un artiste remercier autant son public.)
PS: en attendant le showcase de Hurts, à la prochaine !