Chronique de Cold Fact – Rodriguez
Rodriguez - Cold Fact
Année : 1970
Genre : psyché-folk
Chanson(s) préférée(s) : Sugar Man, Only Good For Conversation, I Wonder, Rich Folks Hoax
Bonjour. Je vous en prie, allongez-vous sur ce divan rouge, là, devant vous. Pour notre première séance, je vous propose de remonter le temps. Non pas que je cherche à percer vos traumatismes hérités de la petite enfance, non, pas du tout. Je vous propose au contraire une ballade désuète et déroutante. L’album s’appelle Cold Fact et réchauffera vos longues soirées d’hiver de sa folk éclectique et nostalgique. Apprêtez-vous donc à pénétrer dans l’univers des mille et une nuits de Detroit au début des années 70.
Le jeune homme, il a à peine 28 ans quand sort son album en 1970, est auteur-compositeur-interprète et s’appelle Rodriguez (Sixto de son prénom, évincé une fois monté sur scène). Il ne connaîtra jamais réellement le succès aux États-Unis, et ce malgré un second album en 1971 (Coming From Reality), sa maison de disque faisant faillite en 1973 et son œuvre étant jugée trop hétérogène à l’époque. Seulement, aujourd’hui, cela possède, me semble-t-il, un charme fou. A la première écoute, on peut reprocher à cet album, qui est un album de jeunesse (ne l’oublions pas), d’aller pomper à droite, à gauche, chez Dylan ou Donovan, rythmes et ambiances. Mais, si l’on tend l’oreille, si l’on accepte de croire que sous la première impression se cache toujours quelque chose de plus fin, alors, ce CD de seulement 32 minutes s’avère avoir une véritable patte, une personnalité forte et entêtante. Le premier titre, Sugar Man, métaphore du dealer, est un diamant brut d’acid folk totalement psychédélique (une voix envoûtante et des sons électriques stridents et vibrants soutenant des paroles explicites quant aux origines de l’inspiration du chanteur : « Silver magic ships you carry Jumpers, coke, sweet Mary Jane »). S’ensuit une rupture totale avec Only Good For Conversation, véritable claque de guitare fuzz et de basse prédominante. Puis l’on repart, à nouveau balloté, dans cette caverne d’Ali Baba, découvrant tour à tour des intonations acid, jazzy, soul, ou encore rock. Ce douze titres nous accapare tranquillement et nous enveloppe d’une folk psychédélique rythmée et ô combien hétéroclite.
Seulement, à la sortie de son album notre Rodriguez ne récolte pas la notoriété voulue en terres américaines, et, tombant peu à peu dans l’oubli, décide de stopper sa carrière et de débuter des études de philosophie. Toutefois, Cold Fact sort en 1971 en Afrique du Sud et fait un vrai carton. Toute une tranche de la jeunesse blanche des banlieues adhère, de manière insoupçonnée, aux paroles engagées, rancunières et cinglantes du Mexicano et de ses titres tels que le mélancolique Crucify Your Mind (« Soon you know I’ll leave you / And I’ll never look behind / ‘Cos I was born for the purpose / That crucifies your mind ») ou les protest-songs Rich Folks’ Hoax (« So don’t tell me about your success / Nor your recipes for my happiness ») ou This Is Not A Song, this Is An Outburst et sa superbe prédiction : « This system’s gonna fall soon, to an angry young tune / And that’s a concrete cold fact ». Il devient un album culte en Afrique du Sud et y sera d’ailleurs réédité en 1974, à la fin des années 80, et en 1991, et vendu au total à plus de 500 000 exemplaires.
Mais l’artiste ne sort pas pour autant de l’ombre dans laquelle il s’est volontairement plongée. Longtemps pris pour mort, il se laisse convaincre par des fans Sud-Africains venus le chercher chez lui, à Detroit, et réapparaît finalement en 1998 pour une tournée en Afrique du Sud époustouflante. Il se retire à nouveau et nous revient miraculeusement en 2009 pour une tournée aux États-Unis puis en Europe. Nao l’a d’ailleurs vu en décembre dernier aux Transmusicales de Rennes et a avoué ne pas avoir été emballé. Je voulais donc vous conseiller de cependant l’écouter, parce qu’à mes yeux, cet album vaut le détour et qu’il m’est apparu comme une belle entrée en matière à notre thérapie qu’entame cette chronique.

