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Chronique comparée de Highway Companion et Revival – Tom Petty vs. John Fogerty

Chronique comparée de Highway Companion et Revival – Tom Petty vs. John Fogerty

Tom Petty - Highway Companion et John Fogerty - Revival

Année : 2006 et 2007
Genre : rock'n folk aux allants country
Chanson(s) préférée(s) : Deux albums très homogènes.

8/10

Rebonjour, je ne vous montre pas le chemin du divan. Allongez-vous. Oui, allez-y. Nous allons entamer aujourd’hui, comme vous pouvez vous en douter, la suite de notre thérapie entreprise il y a une semaine et demi avec Cold Fact de Rodriguez (1970). Une thérapie que j’ai, suite à vos réactions initiales, orientée de manière sensible et auditive afin qu’elle vous permette, outre de garder le moral en ce rude hiver, de vous tourner vers de nouveaux horizons musicaux trop peu mis en lumière : ceux de l’Afrique. Mais ce qui importe en réalité, ce n’est pas tant le point d’arrivée de notre échange, que le processus qui patiemment, au fil des semaines, nous y conduira. Je vous propose donc de me suivre dans ce périple entamé dans les États-Unis des années 70 et qui va se poursuivre maintenant par le biais de deux rescapés des seventies qui ont très récemment jeté un regard critique sur la société américaine actuelle. Je développerai ainsi par cet article une chronique comparée de deux grands messieurs du rock’n folk que sont John Fogerty et Tom Petty. L’un est l’ex-leader et tête pensante des mythiques Creedence Clearwater et son album Revival (2007) est un petit chef-d’œuvre ; l’autre a dispensé, trente ans durant, un rock engagé et ultra-populaire aux côtés des Heartbreakers avant d’entamer définitivement une carrière solo en 2006 avec son disque Highway Companion. Cette chronique, chers patients, se déroulera en trois temps qui aborderont chacun un thème majeur commun aux deux albums.

Il est avant tout essentiel de relever dans ces deux œuvres, parues à un an d’intervalle, le nombre incalculable de similitudes qui de bout en bout les parcourent et trahissent, me semble-t-il, le sentiment aujourd’hui éprouvé par ces artistes qui ont connu l’éveil du rock’n roll et la période ultra-prolifique des années 60-80.

De fait, l’un des premiers et principaux leitmotivs évoqués y est celui de la fuite. Highway Companion (titre évocateur quant à l’importance de la route dans cet opus) s’ouvre ainsi sur le titre « Saving Grace » qui plante implacablement le décor de l’album : entame country mélancolique laissant place aux guitares graves et entêtantes qui, dans des soubresauts imprévus, se mettent à gémir. Mais surtout, Tom Petty, déjà, aborde de front la question de l’évasion. On le découvre ainsi seul, insomniaque, au volant d’une voiture, passant à toute vitesse les villes assoupies, nous confiant par la suite, dans un refrain rock efficace et léché, la crise qui le traverse et le pousse à partir à la recherche de son identité et de son salut personnel (« And it’s hard to say / Who you are these days / But you run on anyway / Don’t you baby ? / You keep running for an other place / To find that saving grace »). Le disque s’annonce déjà comme un travail de transition où le mouvement, allégorisé dans l’asphalte, est omniprésent. De son côté, John Fogerty attaque le problème d’un angle opposé, onirique et enjoué. Sa country-folk dispense d’entrée des ondes aussi positives qu’entraînantes et porte aisément son texte utopique d’un monde changé, pacifié, et littéralement paradisiaque (« Don’t you wish it was true ? » ; puis plus loin : « He said the world gonna change and it’s starting today / There will be no more armies, no more hate »). Sa fuite à lui est verticale, prophétique et se veut éternelle (« But if tomorrow everybody under the sun / Was happy just to live as one / No borders, no battles to be won / But if tomorrow everybody was your friend / Happiness would never end »).
Chez Tom Petty, on retrouve encore cette thématique de l’exode à de nombreuses reprises dans des titres tels que « Square One » (et son obsédant : « It took a world of trouble, took a world of tears / It took a long time to get back here »), « Down South » (« One more time down south »), ou encore « Big Weekend », sorte d’échappatoire légère et country à ce monde étouffant (« I can work, I can travel, sleep anywhere / Cross every border with nothing to declare. / You can look back babe, but it’s best not to stare. / I need a big weekend. / Kick up the dust. / Yeah a big weekend. / If you don’t run, you rust »). La présence systématique de la question de la fugue se retrouve d’ailleurs aussi de manière formelle sur la pochette de l’album. Le chanteur est ce cosmonaute, symbole de l’hermétisme et de l’impossible intégration, qui se dirige en plein désert, lieu reclus s’il en est, vers une fusée, ouverture assurée vers un autre monde, sans vie humaine et sans regret. Le chanteur y fuit ouvertement cette terre qui ne lui correspond plus.

Ce sentiment d’appartenir à une époque révolue et de n’être pas intégré à cette société nouvelle est d’ailleurs le second sujet majeur de ces deux productions, celui du « temps qui passe », expression avancée par Tom Petty pour qualifier Highway Companion. Ce thème se décline à mes yeux en deux temps, celui de l’amour devenu impossible et celui du vieillissement.
Tout d’abord, donc, Tom Petty traite dans « Damaged by love », mais surtout dans « Square One » de l’impossibilité d’aimer en ce bas monde. Il faut selon lui le fuir ensemble pour préserver cet amour que la société moderne érode et s’acharne à étouffer (« Yeah, my way was hard to find / Can’t sell your soul for peace of mind » ; puis « Try to stand alone » ; ou encore « Rest you head on me my dear / It took a world of trouble, took a world of tears / It took a long time to get back here »). Seulement, si pour Petty l’on peut sauver l’amour par l’évasion et la retraite, il n’en est pas de même pour Fogerty qui, déchu, voudrait ne plus être aimé de peur d’à nouveau faire souffrir (« Oh, he’ll string you along / Sing you a lonesome song / But he’ll wind up alone again / No matter how hard you try / Never gonna let you get inside / That tumble down broken down heart »).  Dans « Broken Down Cowboy », la relation amoureuse lui semble inaccessible. Selon lui, le temps passé le rend trop vieux et donc trop dur à aimer (« If I was a gamblin’ man / Never would’ve let you play that hand / With a broken down cowboy like me »). Plus tard dans l’album, il lance, toujours en suivant le même thème, une longue plainte hurlante, à laquelle font écho les guitares déchirantes, répondant au titre explicite de « Somebody help me ». Il y traite de manière offensive mais malheureuse la disparition d’un être aimé qui l’aurait abandonné (« She disappeared without a trace » ; puis arrive le refrain : « Somebody help me / She don’t want me no more / I can’t do this alone »). Insatiable, il entame un tour du monde pour la retrouver ; mais sa quête s’avèrera finalement vaine : c’est l’amour qui le fuit ! Avec ce titre, se mêlent à l’irréalisable liaison le second volet du « temps qui passe », celui du vieillissement.
Petty, lui, aborde clairement ce problème dans « Down South ». Il y raconte un retour vers ses racines (à la fois géographiques et familiales) dans le but d’effacer tout le malheur qu’il a pu faire (« Gonna see my daddy’s mistress / Gonna buy back her forgiveness »). Cette réapparition tardive sur ses terres natales peut facilement être vue comme une volonté de se faire tout absoudre pour pouvoir plus tard mourir serein. Cette chanson exprime ostensiblement l’usure de l’artiste qui se voit obsédé par ce fameux temps qui, comme l’amour, lui file désormais entre les doigts. De surcroît, le titre de la piste « Flirting with time » est évocateur en soi de cette thématique de la temporalité. A contrario, on retrouve dans Revival une véritable nostalgie tranchante de ce temps qui, selon Fogerty, se dégrade à mesure qu’il passe. Il exprime par exemple dans « Summer of Love » une époque révolue où il se sentait bien et où existait encore des idéaux (« It was the summer of love / Stand back, it will blow your mind / Never seen such a powerful time / Universe about to unwind »). L’évocation de l’année 67 se fait toutefois sous forme de véritable revendication, comme le prouve l’artillerie lourde qu’envoie le batteur et les guitares hurlantes qui l’accompagne. A ce sujet, l’interprétation de la pochette de Revival semble pertinente. Ainsi, John Fogerty est debout en pleine nature, entouré de hautes herbes, dans un monde qui paraît éloigné du nôtre, tant sur le plan de la géographie que des valeurs. Et si le soleil couchant évoque le crépuscule de la vie de l’artiste, nous le retrouvons néanmoins mains sur les hanches, dans une attitude volontaire et engagée. Sa guitare, le long de la cuisse, est là pour nous rappeler qu’il est encore actif et capable de jeter un regard critique sur le début des années 2000, comme nous le verrons dans un troisième et dernier temps.

En effet, ces deux CD offrent, par le biais de deux approches distinctes, une critique acerbe de la société américaine pré-Obama. Ainsi, Fogerty s’attaque-t-il d’abord, de manière un peu macho certes (« You’re shakin’ your booty for the magazine »), aux stéréotypes sociaux, au pouvoir de la mode et à la « peoplisation ». Le titre pamphlétaire s’appelle « It ain’t right » (traduisez « Ce n’est pas bien ») et descend en flèche les nouveaux riches, ces parvenus bling-bling que Fogerty ne peut absolument pas supporter (« Maybe you forgot how we live down here / People work hard for the money, dear / You had such a hard day lookin’ at the mirror / It ain’t right, it ain’t right, honey, such a waste of life »). De son côté, Tom Petty inculpe dans « Big Weekend » une société trop étouffante dont il faut s’échapper pour se ressourcer (« Gonna hook up with ‘em later and go hit the bars / […] If you don’t run, you rust »). Et il en est exactement de même dans « This Old Town » (« This old town is a sad affair / You be glad you’re not there »). On voit donc certes qu’il critique, mais sans cette volonté de se battre pour faire changer les choses. Il est plutôt dans la fuite et l’isolement que dans la dénonciation publique.
C’est donc bel et bien John Fogerty qui se montre le plus corrosif des deux. Son titre « Gunslinger », ancré dans le Far-West, apparaît comme un appel métaphorique à John Kerry, candidat démocrate à la présidence, que le chanteur a ouvertement soutenu contre Bush en 2004. Il exhorte en effet ses concitoyens à engager quelqu’un qui rétablisse la justice et la paix en ville (« This used to be a peaceful place » ; puis dans le refrain « I think we need a gunslinger / There’ll be justice all around »). Puis, de moins en moins implicite, l’ex-chanteur des Creedence Clearwater attaque sans détour aucun l’administration Bush. La chanson « Long Dark Night », un rock aux allants country-folk, est indubitablement engagée : « George is in the jungle / Knockin’ on the door / Come to get your children / Wants to have a war / Come on / Lord, you better run / Be a long dark night / Before this thing is done », et, plus loin : « Government’s a disaster / But George, he says it’s fine », ou encore : « Shoutin’ to the Lord / George’s got religion / And you know he can’t afford more ». Cette condamnation directe et assumée du président états-unien et de son gouvernement n’est pas un épiphénomène puisque quatre chansons plus loin, nous trouvons « I can’t take it no more » dont le message est similaire. Ce titre à la mélodie rock impétueuse est un cri public envoyé à la Maison Blanche. Les paroles véhémentes et déchaînées se déroulent, comme le nom de la chanson l’indique, autour d’un énoncé simple et clair : « I can’t take it no more / Sick and tired of your dirty little war / I can’t take it no more ». La construction syntaxique « You know you lied about » revient quatre fois en une minute trente-neuf et articule la chanson comme un leitmotiv accusateur et acerbe. Fogerty va même jusqu’à injurier George W. Bush lorsqu’il lance : « Your daddy wrote a check and there you are / Another fortunate son ». On le sent véritablement irrité, à bout de nerfs, de devoir subir une telle société qui, en si peu de temps, s’est retrouvée si loin de celle à laquelle il aspirait il y a quarante ans à peine.

Ainsi, Tom Petty comme John Fogerty jettent tous deux un regard critique sur la société américaine de ce début de millénaire. Seulement, le message du premier s’avère moins engagé et moins politique que celui du second. Dans Highway Companion, Tom Petty chante avec désillusion la relation amoureuse devenue impossible, l’étouffement qu’il connaît dans cette ère moderne et la décadence sociale de son pays. Petty refuse de s’engager et préfère, pour ne plus la subir, se retirer loin de la dérive que connaît la nation américaine. Il nous apparaît comme un vieux cowboy solitaire filant vers l’horizon à cheval (200 sous le capot, sur les lignes droites interminables des Grandes Plaines).
Quant à John Fogerty, il s’engage avec Revival dans un combat frontal en conspuant publiquement et sans détour les dégâts causés, à ses yeux, par l’administration Bush. Il impose ses opinions et se positionne comme un acteur voulant (et pouvant ?) faire changer ce monde. Toujours convaincu et utopiste, il veut redresser la barre et relancer l’humanité vers les idéaux auxquels elle aspirait il y a un demi-siècle déjà.

Highway Companion, Tom Petty :

Revival, John Fogerty :

Prescriptions supplémentaires :

The Sunny Side of the Moon – Richard Cheese
Chronique de Goodbye – Koudlam

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l' auteur, Dr. Javnaire

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