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Chronique de A Sufi And A Killer – Gonjasufi

Chronique de A Sufi And A Killer – Gonjasufi

Gonjasufi - A Sufi And A Killer

Année : 2010
Genre : Mystico-stupéfiant
Chanson(s) préférée(s) : She Gone, Suzie Q, Klowds, DedNd, Kowboys and Indians

8/10

Poussez vos sonotones au maximum ! Le docteur rend sa blouse le temps d’une chronique car voici l’APNI (Album Planant Non Identifié) d’un dirty alien dreadeux. Prof de yoga à Las Vegas, Gonjasufi (vous noterez au passage le joli jeu de mot sur son mysticisme et sur sa source d’inspiration) a modelé son univers à l’image du désert Mojave où il passe l’essentiel de son temps. Mystérieux mystique au visage trop tôt buriné par la vie, notre rappeur produit un son hypnotique, sale et hors du temps, où fleurissent de-ci de-là des dizaines d’intonations qui se télescopent, entre funk, soul, blues, garage ou oriental.

L’album s’appelle A Sufi And A Killer et est sorti il y a deux jours (le 8 mars). L’envoûtant flow éraillée de Gonjasufi nous y embarque dans une transe cosmique. Sur dix-neuf pistes, l’ancien pompiste pour avions nous convoque dans un reg musical insensé. Cheminement hasardeux, voire hostile à la première écoute, ce CD nous ramène finalement à bon port si l’on accepte de suivre sans broncher le mage du Nevada.

Une ouverture primitive, qui vous plonge directement loin de tout ce que vous êtes habitués à entendre, titille trente secondes durant votre sonotone peu préparé : c’est « (Bharatanatyam) ». Danse de la pluie ou rite sacrificiel animiste ? Les deux mon capitaine (eh oui, Beefheart lui aussi aimait à trouver l’inspiration dans le désert). Gonjasufi entre en scène. Réponse céleste à l’imploration de la piste précédente, « Kobwebz » est un titre fluide et sale, électro d’eaux usées, où jappe l’Homme aux cordes brisées. Sans transition, « Ancestors » développe un beat simple et souillé à la limite de l’arythmie. La voix est moins enrouée, plus posée ; l’univers est déjà autre. A deux minutes le sursaut surprenant d’un synthé renforce la déroute. Le titre se clôt lentement dans les flop-flops d’une flaque ouatée. Et l’on plonge immédiatement dans un nouveau monde musical. Une guitare acoustique prend la relève pour soutenir « Sheep », une ballade folk cette fois-ci (proche d’un Thomas Dybdahl) : voix haute, susurrante, accompagnée d’un chœur cristallin aux allants bollywood. Et puis, au bout de trois minutes, tout se brise. Gonjasufi se joue de nous, irruption de cuivres, guitare latino puis rythmes indiens. La vapeur est renversée. Toujours sur la même piste, il reprend sa voix de ventre encrassée ; un homme s’est emparé du chœur et se lance dans des arabesques hindous jusqu’à bout de souffle, où tout n’est plus que bourdonnement. Balancé, perdu dans les méandres stylistiques de l’aride méditation prolifique du yogiste, le sonotone surchauffe et ne sait plus où donner de l’oreille.

Puis arrive, à mes yeux, l’un des titres phares d’A Sufi And A Killer : « She Gone ». Toujours cette voix inimitable pour notre rappeur qui n’en est pas/plus un. Seulement, là, il la pousse sa voix. Ça déchire, pour lui et pour nous. L’instru est sémillante et balancée, bien que Gonjasufi célèbre ici une extrême douleur, celle de la rupture : « She’s gone / And I don’t ever want to see her again ». Alors il hurle le bougre, aboie, donne des frissons à se brûler ainsi de tristesse les cordes vocales. A la fin, il en pleure presque. Et après un dernier rugissement au monde, à qui que ce soit qui soit là-haut à le faire souffrir, il fait silence. Un nouvel ermitage dans le désert semble s’imposer. Mais il n’en est rien ! Le voilà lancé dans l’excès. « Suzie Q », titre hommage, est un bon vieux rock de garage. Un régal d’expiation. Eh oui, la méditation sert à ça aussi…

Les cosmos multiples et fantasques se déploient de piste en piste. On vogue entre la solitude du désert et les rues de Vegas, entre la sérénité funk de « Candylane » et l’orage pollué de « Love of Reign ». « Klowds » est un petit joyau de blues (en est-ce vraiment ?), un oasis dans le désert de Gonjasufi. Fin glauque néanmoins, avec des toux d’enfants, ponctuées de mots épars et fluctuants. On croit tenir le style de l’artiste. Puis « DedNd » vient contredire toutes nos attentes. Dirty au possible, excellent, jouissif et invraisemblable. Une petite pilule magique de transe mystique : ça siffle, ça claque et ça fait voyager loin.

Et à nouveau : virage à 180 degrés. « I’ve Given », avant-dernier track de l’album commence par une minute de pop paisible et planante. Puis, une cassure se crée, on repart sur un synthé aigu, une gratte et un tambourin dans une country-pop inattendue. Le dernier titre, « Kowboys and Indians », commence par vous brouiller le sonotone ; enchaînement corrosif s’il en est. Piste hypnotique orientale et répétitive où dénote la voix électrique de Gonjasufi. L’album se ferme dans un tonnerre lointain. Et le voilà le style de Gonjasufi : orageux ! Imprévisible, puissant et destructeur. Ce dix-neuf pistes vient du ciel pour nous délivrer un torrent crasseux d’influences où des éclairs de génie laissent gronder la voix éraillée de l’ermite du Nevada.

Ensorcelant, entêtant et atemporel, A Sufi And A Killer est tout aussi inclassable que son auteur. Seulement, peu accessible, l’album risque de ne pas trouver son public, et de rester cloîtré dans la catégorie des perles novatrices cultes mais trop extravagantes pour passer à la postérité. Souhaitons mieux que cela à cette œuvre si éclectique et inspirée.



Et pour prolonger l’extase :

  • l’album dans son entièreté sur Grooveshark
  • le site officiel de Gonjasufi
  • une interview de lui sur Pitchfork (en anglais seulement)
  • Warp Records, le label qui a trouvé le phénomène
  • et enfin, le « Gonjasufi Player » où l’on retrouve ancien clip, nouveaux clips, sons et interview :


L'avis des autres

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l' auteur, Dr. Javnaire

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