Chronique de Chavez Ravine – Ry Cooder
Ry Cooder - Chavez Ravine
Année : 2005
Genre : Chicano
Chanson(s) préférée(s) : Don't call me Red, Chinito Chinito, 3 Cool Cats
Quatrième séance du Dr. Javnaire et de son divin divan : « De l’engagement musical comme lutte contre l’oubli ».
A Los Angeles, sous le stade des Dodgers, l’équipe de baseball locale, gît un village disparu. A dix kilomètres de la métropole, dans une vallée aride, le quartier de Chavez Ravine abritait depuis des décennies quelques centaines de Chicanos, ces immigrés Mexicains qui avaient tenté de réaliser le rêve américain. Cette ville dans la ville, très pauvre mais autosuffisante, s’était créée suite à la flambée des loyers qui repousse, aujourd’hui encore dans une majorité de grandes villes, la pauvreté en périphérie. Seulement, en 1949, la mairie de Los Angles, profitant du Housing Act de Truman (de l’argent alloué par le gouvernement pour développer les logements sociaux), décide de raser le soit-disant « quartier insalubre » de Chavez Ravine pour y construire un parc immobilier de près de 160 immeubles. Les travaux de démolition débutent en 1951 et, début 1953, grâce à des moyens exceptionnels, une grande majorité des habitants de la vallée a été délogé et le quartier est presque totalement rasé.

Mais aux élections municipales de 1953, quelques mois après, en pleine « Chasse aux sorcières » maccarthiste, un nouveau maire est élu et avec lui une loi qui interdit la création de tout logement social dans la métropole de Los Angeles. Cela répond à une psychose de l’époque qui voit dans toute action sociale des relents de communisme. Les terrains en friche restent en l’état quatre ans durant avant que la municipalité de Los Angeles, ne sachant qu’en faire, ne décide de le revendre à une franchise de baseball pour qu’elle y construise un stade.

Lorsque commencent les travaux en 1958, il reste à Chavez Ravine quelques résidents réfractaires, dont l’implacable famille Arechiga qui fera siège face à la police de Los Angeles, dans une tente et arme au poing, sur les ruines de leur ancienne demeure. L’inégale « bataille de Chavez Ravine », comme aiment à l’appeler les Californiens, finira toutefois bien vite et, le 10 avril 1962, le Dodger Stadium, 56 000 places assises, ouvrira officiellement ses portes.

Ry Cooder, né à Los Angeles en 1947, a toujours eu cet attrait singulier pour l’exploration musicale et les musiques traditionnelles méconnues. Réputé pour lier sa folk aux musiques du monde, le guitariste et chanteur est aussi, entre autres, l’auteur de la B.O de Paris, Texas de Wim Wenders, palme d’or 1984, ou encore le producteur de l’album Buena Vista Social Club qui nous a permis de (re)découvrir les vétérans du son traditionnel cubain (Ibrahim Ferrer, Ruben Gonzales et Compay Segundo). Puis, au début des années 2000, Ry s’attaque à cette sombre histoire de spéculation immobilière qui, dans son enfance, ravagea sa ville natale. A l’origine de cet album, les photos de Don Normak dont vous pouvez apprécier quelques clichés sur les bannières.

Chavez Ravine est donc un album historique et revendicateur qui se veut le garant de la mémoire d’une minorité opprimée. Avec cet album-concept, paru en 2005, Ry Cooder laisse à la postérité la culture musicale qui a été éradiquée en même temps que le quartier. Pour cela, il a recensé, pendant près de trois ans, tous les styles musicaux des Chicanos des années 1920 à 1960 puis composé ou repris 15 pistes qui montraient chacune un style différent et dont les paroles engagées dénonçaient le sort réservé à ces immigrés. Projet à la fois humain et poétique, cette œuvre exhume les vieux corridos (les chansons épiques), les ballades populaires, les swings jazzy, la rumba ou le funk latino des Mexicanos. Elles sont merveilleusement mises en voix par d’ex-stars Chicanas peu médiatisées en Europe, telles que Lalo Guerrero, Don Tosti, Little Willie G. ou Ersi Arvizu, que Ry Cooder s’est donc attelé à convaincre et réunir.
On entame l’album sur le titre « Poor man’s Shangri-La », le surnom que l’on donnait au quartier de Chavez Ravine pour signifier son état de délabrement et donc sa nécessaire démolition. C’est Ry Cooder lui-même qui ouvre ici le bal vocal de l’album. Piste lente, quasi-hypnotique au refrain entêtant. A ce titre en anglais suit un titre en espagnol qui annonce tout à fait la teneur bilingue du disque de Ry Cooder. « Onda Callejera » est beaucoup plus entraînante ; cuivre et guitare sèche de l’artiste américain, qui sert de fil rouge (comme la pochette) à tout l’album. Puis arrive « Don’t call me Red », titre inspiré de la terreur maccarthiste, où Ry Cooder, à nouveau chanteur, a peaufiné de superbes arrangements. Les chœurs lancinants s’y mêlent à des extraits de discours.
Quelques pistes plus loin, on tombe sur l’extraordinaire « Chinito Chinito », interprété par la voix splendide de Juliette Commagere, accompagnée ici de sa sœur Carla. Elles y jouent avec un air provocateur une chanson traditionnelle Chicana. S’ensuit mon titre préféré « 3 Cool Cats », reprise latino d’un vieux titre des Coasters, rockeurs gominés des années 60, où le timbre sublime de Little Willie G. donne une seconde vie, une quatrième dimension à ce vieux tube. L’histoire de trois dragueurs subjugués par la rencontre de trois superbes jeunes filles est ici interprétée de manière sensuelle et véritablement détachée, lui conférant un humour et un charme fou.
L’album au son léché se poursuit ensuite, mélangeant fait réels et événements imaginés, dans un tumulte de styles. Une fois les quinze pistes achevées, on a la sensation profonde que Ry Cooder a réussi son pari de retranscrire l’atmosphère d’un quartier disparu, ses traditions, ses sons et ses âmes. Il en profite bien entendu pour interroger de manière virulente les actes et le fonctionnement de son pays. Chavez Ravine, disque plein de relief et de vie, dépasse donc le registre musical et va s’inscrire au panthéon de la lutte artistique pour les minorités. Une œuvre majeure de plus dans la discographie de Ry Cooder.
Pour assurer le devoir de mémoire :
- l’album en entier sur Deezer et sur Grooveshark
- quelques paroles de l’album
- quelques photos de Don Normak
- un petit film sur Chavez Ravine :
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