Chronique de Talking Timbuktu – Ali Farka Touré with Ry Cooder
Ali Farka Touré with Ry Cooder - Talking Timbuktu
Année : 1994
Genre : Musique transatlantique
Chanson(s) préférée(s) : Bonde, Gomni, Ai Du
Au programme de cette cinquième séance du Dr. Javnaire et de son obscure cure printanière : l’éloge du métissage.
Le 7 mars dernier, on fêtait les quatre ans de la mort d’Ali Farka Touré. Il me semble donc impensable d’ouvrir ma session de chroniques africaines autrement qu’avec cet immense monsieur, véritable pionnier de la musique électrique africaine et autodidacte de génie. Dans le prolongement de notre précédente chronique de Chavez Ravine, de Ry Cooder, je vous propose de rester en compagnie de l’artiste américain et de traverser avec lui l’Atlantique pour rejoindre le Mali. C’est là qu’en 1993, ce dernier produira et accompagnera Ali Farka Touré sur l’album primé d’un Grammy Award : Talking Timbuktu.
Originaire d’une région où la musique est affaire de griots, rien ne destinait le noble Ali Farka à la carrière qui l’attendait. Né en 1939 sur les bords du fleuve Niger, à 65 kilomètres de Tombouctou (Mali), il ne fut jamais scolarisé et travailla très tôt aux champs. Cependant, une véritable fascination pour la musique traditionnelle le poussa à construire un jurukelen (guitare traditionnelle à une corde) de ses propres mains. Ali avait douze ans. Apprenant très facilement à jouer, le jeune homme maîtrisa même bientôt le ngoni (guitare bambara à quatre cordes) et le njarka (violon traditionnel à une corde). Piroguier puis chauffeur de taxi, il tente alors comme il peut de concilier un emploi rémunéré à sa passion pour la musique. Puis, tout se déclenche pour lui lorsqu’en 1956, à un concert du célèbre musicien guinéen Keito Fodeba, Ali Farka Touré découvre la guitare. « Je ne sais pas quelle guitare il jouait, mais je l’ai beaucoup appréciée. J’ai senti que je pouvais faire comme lui et que je pouvais le prouver ». Il avouera même que cela lui sembla facile de retranscrire les notes de sa musique traditionnelle sur une guitare sèche. Dans les années 60, il compose, joue et chante dans la Troupe 117, l’une des formations créées par le gouvernement au lendemain de l’indépendance du Mali. Dans les années 70, il produit ses propres enregistrements à Radio Mali et devient peu à peu reconnu. Guitariste de grand talent, il fut le premier à adapter la musique traditionnelle de l’Afrique noire sur des instruments occidentaux.

Après une tournée mondiale en 1987, Ali Farka Touré enregistre en 1990 un album intitulé The Source, en duo avec le bluesman américain Taj Mahal, puis, en 1994, le susdit Talking Timbuktu avec l’éclectique Ry Cooder. Sur ce dix pistes vendu à 750 000 exemplaires, le guitariste africain semble avoir totalement accepté le métissage musical. Il a dompté le caractère insolite et surprenant de son doigté, tout en gardant une originalité forte, mordante et indéniable, pour laisser la possibilité à Ry Cooder de l’accompagner. Ali Farka Touré donne l’impression de pagayer moins vite pour que l’artiste américain puisse le suivre dans les méandres d’un fleuve Niger qu’il ne connaît pas.
L’album s’ouvre sur le titre « Bonde », quatre accords aigus et un claquement de doigts laissent déjà entrevoir un univers radicalement nouveau d’où émerge, dans la continuité, une cascade de notes, clapotis de bord de fleuve que reprennent les deux percussionnistes, donnant ainsi corps au rythme du morceau. Les secondes passent et, à mesure, le décor instrumental s’installe. Quand soudain, surgit la voix limpide d’Ali Farka Touré, soutenu par un chœur d’hommes, nous sommes pleinement submergés par l’allant frétillant d’une musique déroutante et si charmante. Sur « Soukora », la piste suivante, il continue de déployer autour de sa voix de griot les arabesques de son style auxquels s’ajoutent inlassablement les rythmes multiples de ses acolytes percussionnistes.
Puis vient « Gomni », titre entêtant et hypnotique, où, enfin, Ry Cooder vient à s’imposer. Après avoir laissé le temps au Malien d’installer son monde, le Californien se permet sur cette troisième piste de venir enrober de sa folk électrique les remous harmoniques africains. En virtuose, il développe des mouvements ondulants qui serpentent de manière inattendue aux côtés des mélodies du Malien. Voilà les deux hommes lancés. Ry Cooder pique presque la vedette à Touré en instiguant son propre espace au sein de celui de l’artiste de Tombouctou. C’est dans les interstices musicaux que se glisse ici le guitariste américain pour nous offrir un titre sans-frontière qui transgresse aisément tout genre et s’inscrit au sens premier dans la « World Music ».
Arrivent ensuite « Sega », piste instrumentale où Ali Farka Touré nous prouve toute sa maîtrise du ngoni, « Lasidan », petit bijou de rythme et d’allégresse, ou encore « Keito », chanson engagée, plus lente et ténébreuse. Et, enfin, se dresse « Ai Du », titre phare de l’album à mes yeux. Les deux guitaristes nous y convient à un voyage blues de haut vol. La voix déchirante et chamanique d’Ali Farka Touré est articulée par des rythmes saccadés qui rappellent à la fois les chants d’esclaves et la musique traditionnelle africaine. Ce morceau, je crois, est l’apogée de l’album en cela qu’il tisse définitivement le lien transatlantique entre la Terre d’origine (et toutes les influences et la culture qu’elle véhicule) et le nouveau lieu de vie des Afro-américains. « Ai Du » est, selon moi, une ode majestueuse et émouvante au métissage et à la douleur du déracinement. Le disque se clôt sur « Diraby », titre toujours aussi composite et singulier, comme si, maintenant que le contact était établit de manière certaine, il ne fallait surtout pas le perdre. Les distorsions de la guitare de Ry Cooder accompagnent une dernière fois le style virevoltant et cadencé d’Ali Farka Touré.
Ainsi, avec Talking Timbuktu, Ry Cooder offrit enfin au guitariste malien la reconnaissance qu’il méritait en lui ouvrant définitivement les portes si étanches et sélectives du monde de la musique en Occident. L’album, s’il prouve une fois encore toutes les qualités humaines et musicales de Ry Cooder, inscrit sans conteste Ali Farka Touré sur le même niveau que tous les autres grands bluesmen américains, de Robert Johnson à John Lee Hooker, en passant par Muddy Waters. Talking Timbuktu n’est peut-être pas le meilleur album d’Ali Farka Touré, mais c’est le plus important et le plus décisif : celui de la postérité.
Pour faire l’ensemble de la traversée :
- l’album dans son entièreté sur Grooveshark.
nuage de tags & best-of


Raja DEROUICHE a dit :
1
J’aime l’âme musicale africaine… Ali Farka Touré l’a saisie dans sa totalité, et le nec-plus-ultra est qu’il a su nous le faire parvenir d’une façon Ouuuh yeah … Grand merci aussi à Ry Cooder et au Dr Javnaire.
Have a nice day
From Morocco
Raja
Dr. Javnaire a dit :
2
Merci à toi Raja ! Sache que je continue ce cycle musique africaine pour encore quelques chroniques. En espérant te faire découvrir deux ou trois petites perles, je t’invite aussi à nous suggérer quelques albums injustement méconnus car, avouons-le, quoi de mieux qu’un peu d’africanité pour déboucher un sonotone occidental en ces mois où le mercure monte ?
Branche ton Sonotone ! » Live report : Vieux Farka Touré, « Au nom du père » (Petit Bain, 17/02/2012) a dit :
3
[...] Timbuktu, rencontre entre Ali Farka Touré et Ry Cooder chroniqué par BTS, mais aussi sur spotify, deezer et grooveshark. « Article précédent Live [...]