Interview d’Eiffel : rock confessions
A tout Moment s’avère être un de mes albums rock français préférés de 2009. Alors, l’envie d’interviewer ce groupe qui habite la scène hexagonale depuis une dizaine d’années, s’est presque imposée à moi ; besoin de savoir (ce) qui se cachait derrière ces textes et mélodies. Estelle Humeau (Basse/Claviers/Chœurs), Nicolas Courret (Batterie/Percussions/Chœurs), Nicolas Bonnière (Guitare/Chœurs) et Romain Humeau (Chant/Guitare) forment Eiffel à eux quatre. Romain, l’auteur des textes, s’est longuement pris au jeu de BTS, se laissant aller à quelques rock confessions.
Ça fait maintenant 5 mois que votre tournée est commencée (depuis le 29 octobre). Est-ce que vous avez l’impression de maîtriser vos nouvelles chansons, d’être dans le rythme et bien rodés ?
Nous avons l’impression que le terrain de jeu est planté et qu’il est agréablement solide. Maintenant, nous ne prétendons pas « maîtriser » chaque soir! Il y a de bons et de moins bons concerts et ils sont tous d’humeurs différentes. Heureusement. En ce qui concerne les nouvelles chansons, nous avons tout fait pour garder l’humeur du nouvel album sur scène, plus lumineuse, plus « en ouvert » qu’auparavant. Mais nous n’utilisons pas les mêmes subterfuges puisque nous sommes moins nombreux que sur disque, et ce grâce aux overdubs, aux arrangements et à la production.
Mais oui, je crois que nous sommes « dans le rythme » car nous sommes très bien ensemble (comme les mots de « Michelle, ma belle »…).
Comment marche votre nouvel album ?
Pour l’instant on en a vendu 23 000 en cinq mois et il y en a 30 000 dans les bacs. Ce qui correspond à l’heure actuelle et par rapport au genre de musique que l’on fait à marcher plutôt bien, voire très bien…
Nous avons été, pour une fois, mieux et plus médiatisés que d’habitude. On a l’impression que notre trajet est sain, qu’il s’inscrit dans la durée et non sur le single d’un album. Le bouche-à-oreille fonctionne beaucoup aussi. Sur l’album comme sur les concerts. On a toujours eu des fans, mais ils sont désormais bien plus nombreux. Et en même temps, c’est étonnant de préparer un Zénith sans que Rock n’Folk ou les Inrocks, n’aient juste évoqué notre existence…Par contre, on ne cherche pas à être rodés, on tente même d’éviter. On ne millimètre pas entièrement nos passages sur scène, on se réserve toujours des zones d’incertitudes, ça nous excite.
Changement de sujet : Pourquoi cette passion récurrente pour la mort ?
Ce n’est pas une passion, loin de là! Par contre, je ne vois pas comment je pourrais prétendre écrire des textes, c’est à dire tenter de chanter l’Homme, sans évoquer un des phénomènes, voire le phénomène qui le tourmente le plus….Le grand point d’interrogation, « la vie absolue » comme d’autres l’appellent…
Pour moi, il n’y a rien de triste ou de morbide en cela, je dirais que ne pas abolir la mort dans un texte est justement vital. C’est un principe de vie que de s’en aller la narguer à chaque recoin de chanson. Attention, je ne suis pas dupe et je sais que notre groupe est un brin romantique, ou en tout cas pas très à la mode. Mais la mode a une durée de vie proche du néant. Donc fuck. Dans l’idée d’être civilisé, il y a désormais l’idée que posséder un Iphone ou un ordi portable nous rendrait éternels, nous serions « connectés » et « communicants », en perpétuelle fuite et donc invincibles. Je suis bien plus touché par les Hindous qui brûlent leurs morts en plein air au bord du Gange et à la vue de tous. Ici, on ne veut ni voir ni montrer la mort, on croit encore à l’accession d’une Rolex pour ultime but de vie, si tant est qu’il faille s’en trouver un : climax de merde.

J’ai l’impression, à l’écoute de votre album, que vous faîtes sans cesse des allers-retours entre des concepts transcendants (voire divins) et des notions pleinement terre-à-terres (Rolex et revendication politique). Pourquoi ce va-et-vient ?
Il m’est naturel et essentiel, ce n’est pas pensé ou conceptualisé plus que ça, c’est là. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les textes d’Eiffel sont entièrement ancrés dans la réalité. Mais la perception de la réalité est mouvante pour tous et totalement dépendante de l’individu qui la décrit et l’écrit. Dépendante de la culture, de l’éducation, de l’imaginaire, cette perception fait et prédétermine ce même individu. Moi en ce qui concerne Eiffel.
Je ne suis pas croyant donc pas athée non plus, car ne croire en rien, c’est déjà croire en quelque chose. Mais en y réfléchissant, cela me semble impensable de faire sans le transcendant, les divinités et les mythes créés par l’homme au cours des siècles. Comme cela me semble impensable de faire sans la décadence et la luxure ou à contrario sans l’ascétisme et la réflexion. Tout ceci touche pour moi au politique. Par contre, encore une fois, ce n’est pas conceptualisé, il n’y a pas de préalable à l’écriture. J’en parle car vous me posez la question, mais sinon, nous restons de vagues branleurs.
Est-ce que ça vous agace que l’on vous dise engagés ?
Ça dépend de la personne qui le dit et du contexte dans lequel c’est dit. Parfois il s’agit d’un vulgaire réflexe pavlovien de journaleux véreux (vous savez, comme le « Résolument rock » estampillé à tout bout de champ), mais parfois ça tombe juste. Essayer de vivre de la musique que l’on crée par les temps qui courent ressemble déjà à une forme d’engagement, un sacerdoce. C’est en tout cas un mode de vie en marge. Encore plus quand on a des enfants et que l’on ne veut pas leur imposer tout ce qui en découle. Encore plus quand on est un couple à faire ce même métier. C’est parfois hard. Mais attention, c’est un choix, ce n’est pas subi.
Lennon disait qu’écrire une chanson d’amour dans sa chambre c’était déjà être engagé. Chanter ce que l’on chante avec Eiffel doit sûrement tendre vers une forme d’engagement. Mais refuser d’être sur une liste précise pour les régionales à Bordeaux, ce que l’on nous a demandé, c’est peut-être se désengager… On fait ce qu’on peut et surtout ce que l’on sait faire. Ce qui m’insupporte, c’est l’engagement comme marque de fabrique, comme cache-misère, comme prétention à une certaine épaisseur morale et souvent par intéressement, comme quête d’un espace publicitaire. Le petit monde variéto-rock français est truffé de ce genre de mensonges, de pauses. Cela devient vite un ordre établi et ronflant, rien ne s’y passe, ça me gonfle. Eiffel est avant tout bancal, nous sommes surtout habités par le doute, on le chante, le joue et on le vit avec une certaine ferveur sans se soucier des retombées d’une telle exposition….et parfois c’est l’ouragan. Nous sommes finalement assez classiques : on a écouté Ferré, Brel, Brassens, Vian, et on aime toujours autant le « non-texte » de « Rock Music » des Pixies…
Nous avons toujours tout fait pour garder notre liberté, sans nous soucier de la hype et du jeunisme mortifère. Mais nous nous disions avec Eiffel que nous arrêterions désormais de nier toute forme d’engagement. C’est plus simple que ça: nos cœurs battent à gauche. Entre ce fait et la manière dont on s’en dépatouille, dont on le vit, et surtout dont on trouve une réalité, une représentation à tout ça, il y a du boulot…. On est comme tout le monde: c’est l’épiderme qui hurle. Et vu notre métier, ça s’entend un peu plus. L’engagement, ce n’est certainement pas crier dans une chanson ou jouer « à burnes » et saturé. Quand on fait ce que l’on fait, cela consisterait plutôt à trouver des agencements mélodiques, harmoniques, rythmiques et textuels qui se mettent en branle eux-mêmes pour devenir mouvements perpétuels. On cherche ça, c’est un tout , une manière de vivre de penser de bouger, de s’engager.

On assiste avec A tout moment à l’utilisation de nouveaux instruments (notamment du banjo et des cordes). Est-ce que cette ouverture musicale va de pair avec celle des textes qui semblent un peu moins sombres que sur vos précédents albums ?
Complètement. C’est totalement délibéré de notre part. Cela ne sera peut-être pas le cas pour le prochain album, mais là, il y avait cette envie. Et il est bon de considérer textes et musiques comme une seule bête vivante. D’où le fait que cette attention particulière soit portée sur les deux et que naturellement cela devienne un tout.
Que préférez-vous : les lives ou le processus de création (studio et composition de nouveaux titres) ?
La réponse ne serait sûrement pas la même pour tous les membres du groupe. Certains préfèreront le live au studio. Pour ma part, j’aime autant les deux. J’aime avant tout composer, ce que je ne fais jamais en studio. Je compose en vivant, dans ma tête, dans un café, dans l’insomnie, dans un camion, assis sur l’herbe… C’est un besoin impérieux. J’aime réaliser et produire en studio parce que c’est le seul moyen qui m’offre la possibilité d’entendre les chansons comme je les avais imaginées : avec un bon son et le décorum sonore rêvé pendant des mois. Ça me donne du plaisir, et la notion de plaisir est essentielle. Mais je « sur-adore » la scène parce que c’est de la chair, c’est donné aussi à voir, ce sont les yeux des gens en face. C’est un terrain social, un fabuleux endroit pour mieux s’aimer. Et ça a l’avantage de ne pas être donné à revivre, à réécouter et à revoir. Il s’agit de l’instant.
Est-ce que vous avez toujours autant d’énergie qu’il y a dix ans ?
Je crois. Je pense aussi que cette énergie ne s’emmerde plus avec ce que l’on pourra penser d’elle. C’est une énergie plus libérée, moins contenue. Décomplexée. La source est la même mais le fleuve coule peut-être plus gracieusement. Peut-être…
Et c’est comment de bosser avec Bertrand Cantat ?
On ne « bosse » pas ensemble. Bertrand est un grand ami et que cela soit pour « Le temps des cerises » ou pour « A tout moment la rue », on a simplement fait et on l’a vécu. Sans s’en rendre vraiment compte. Ces petites choses musicales nous ont pris un rien de temps par rapport à celui de nos relations. Nous n’avions rien prévu ni organisé, ça coulait de source. Pas l’impression de « bosser », juste d’être.
Et d’avoir son propre studio ?
Cela donne une merveilleuse liberté d’action et de non-gestion du temps. Je conçois plus le Studio des Romanos comme un atelier ou un laboratoire. Une tanière.
Vous êtes fiers d’être indépendants après ce que vous a fait EMI, je suppose ?
Non, nous n’avons pas à être fiers de ne plus être chez EMI, nous sommes par contre fiers d’avoir toujours été indépendants artistiquement quelles que soient les boîtes dans lesquelles nous avons été. Notre dernier album était en phase de mixage quand nous avons signé avec Pias. Il en était de même pour notre premier album avec EMI il y a neuf ans. Pour ce qui est des maisons de disque, je pense au cas par cas, il y a autant de véreux dans les majors qu’en indé, et il y a aussi dans les deux cas, autant de gens merveilleux. Je ne crois plus aux entités mais aux identités en ce qui concerne ce domaine. Là, nous bossons avec des gens très humains et très à l’écoute. Ça nous plaît. Ce sont de bonnes bases.

Pour la première fois, il n’y a pas de texte anglais sur un de vos albums. Pourquoi ?
J’aimerais beaucoup entièrement penser, rêver en anglais mais ce n’est malheureusement pas le cas : je n’écris donc quasiment pas en anglais. J’adorerais le faire. Il faut éviter d’être dans la gymnastique ou le littéral quand on tente d’écrire dans une autre langue que sa langue natale. Mais dans le prochain album, il y aura sûrement quelques petites choses en anglais. De toutes petites!
Question bateau (mais il en faut) : comment définiriez-vous votre musique ?
Question bateau je ne suis pas très calé….hum….humour. Non, sérieusement, je ne sais pas. Si quelqu’un pouvait s’y coller et que sa définition laissait le champ libre à un éventuel devenir pour notre musique, cela nous ferait plaisir. J’espère que tout ça ne se fige pas trop, sinon, c’est la mort. Ouais, c’est cela, ce n’est pas ma définition mais si quelqu’un pouvait écrire: « Eiffel, musique en perpétuel devenir », ça nous ferait plaisir
Votre disque du moment (excepté le vôtre, bien sûr) ?
Il y en a trop mais je mets encore Consoler of the lonely des Raconteurs en number one. C’est pour mois la dernière baffe.
Vos espoirs et vos peurs pour le futur ?
J’espère ne plus avoir peur mais j’ai peur de ne plus espérer. A part ça et hormis quelques conneries, je n’ai que des banalités en plume: l’espoir que chaque être humain puisse accéder à une forme de liberté, de lumière et de sérénité, et c’est bien là où naissent mes peurs. On va dire que c’est perdu mais on se doit d’y croire et d’induire cela dans nos proximités respectives. En gros, se cultiver, s’éduquer, s’ouvrir aux autres, rêver et se rêver ensemble. Faisons le puisque les crétins qui nous gouvernent ont un programme totalement inverse.
Répercussions :
- A tout Moment sur deezer
- le site officiel d’Eiffel
- la chronique d’A tout Moment par Martin
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cheche a dit :
1
Super sympa cette petite interview
Vive Eiffel … ET ALLEZ AUX CONCERTS, BORDEL !!!
Previously Unreleased a dit :
2
Excellent
A lire aussi si vous aimez bien Romain :
http://goo.gl/CvJj
felune a dit :
3
une interview bien menée qui sort des questions bateaux lues et relues!
merci
Dr. Javnaire a dit :
4
Merci à tous pour ces agréables commentaires !
Il faut dire néanmoins que Romain s’est vraiment pris au jeu, et je crois que c’est surtout cela qui rend cette interview originale.
Branche ton Sonotone ! » Romain Humeau – Beauté du diable a dit :
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