Ievan Polkka : des landes finlandaises du XVIIIe siècle jusqu’à Internet, itinéraire de la plus vieille chanson pop du monde
Un peu d’histoire
Nous sommes au beau milieu des années 1700. Malgré sa proximité géographique avec la Suède dont elle n’est séparée que par le golfe de Botnie, la Finlande n’est pas un pays scandinave. Au contraire, elle est baignée par l’influence de la grande Russie et de sa culture, sous la souveraineté de laquelle elle se trouve à l’époque. Cela explique pourquoi le Finnois, langue ouralienne, venue des profondeurs de la Taïga russe, diffère tant du Suédois, langue indo-européenne, plus précisément germanique, venue du centre et de l’Ouest de l’Europe.
Essentiellement paysanne, la société Finlandaise vit au rythme des hivers rudes et des printemps tardifs. Lorsque la glace est trop dure et la neige trop épaisse, il faut passer le temps et lutter contre ce froid glacial qui saisit même les plus endurcis. J’imagine assez de placides et musculeux Finnois, assis en rond autour d’un feu crépitant, harassés d’avoir conduit leurs troupeaux de rennes à travers les landes gelées. Je les imagine bien, ces fières et plantureuses Finnoises, engoncées dans leurs tabliers en peau d’élan, trop serrés pour leurs poitrines généreuses, légèrement grisées par l’eau de vie d’airelle, l’œil concupiscent, et le bassin frétillant de la virilité froide et ferme du mâle nordique. Je les imagine, ces longues nuits passées sur des peaux de bête, à tenter de lutter contre le froid. Je m’égare.
Lorsque le printemps arrivait, que la neige retournait à la terre et que le soleil s’élevait enfin bien haut sur l’horizon, je suis sûr que les Finlandais se retrouvaient au centre du village. Ils dansaient tous en rond, bras dessus bras dessous, déchirés à la bière (ou tout autre breuvage que les peuples barbares et sous-éduqués aimaient à distiller lors des interminables soirées d’hiver que j’ai évoqué précédemment).
Pavlov, le sémillant Russe
Dans un de ces petits villages, il y avait Pavlov. Ce jeune et fougueux soldat russe s’était entiché de Marjukka, sémillante trentenaire finnoise, alors qu’il guerroyait contre l’ennemi Suédois. Au lieu de retourner dans les banlieues grises et froides de Saint Petersbourg, il était resté, apprenant tant bien que mal des rudiments de savo, la langue locale. Un soir de printemps, alors que les hommes du village, passablement éméchés, s’étaient vu confisquer les clefs du drakkar par leurs femmes sous prétexte qu’ils voulaient aller casser la gueule à ces salauds de Suédois, Pavlov se mit à chanter une chanson. Une chanson toute bête, avec des paroles que ses camarades ne comprenaient pas. Un air entêtant, quelque chose de joyeux, d’un peu décalé. Ils se mirent à rajouter des paroles, un peu grivoises, par-dessus cet air entraînant. Ca parlait de filles qui dansent, de jeunes guerriers et ça sous-entendait pas mal de trucs un peu graveleux.
Cette chanson dépassa rapidement les frontières du village. Dans les villages alentours, on ne parlait que de cette polka, qui devint rapidement au folklore finno-carélien ce que la danse des canards est aux salles des fêtes franc-comtoises. Un hit, un tube. Une bonne bourrée des familles.
Eivo Kettunen, ce héros
200 ans passèrent, et dans les années 30 cet air enjoué parvint aux oreilles de Eino Kettunen, songwriter finlandais que l’histoire a oublié. Il a cependant le mérite de fixer définitivement les paroles (en Français ici), qui n’ont rien perdu de leur délicieuse grivoiserie. Ca parle d’un jeune homme voulant danser avec Ieva, la plus jolie fille du village. Le bonhomme est bien embêté, car la mère de la donzelle n’apprécie guère l’idée de la chair de sa chair s’abandonnant dans les bras du premier mâle venu. Elle lui oppose un refus catégorique, ce qui n’empêche pas les deux adolescents d’aller, je cite, « s’amuser un brin », « lorsque la lumière est tamisée », en « dansant d’avant en arrière ». Devant un tel art de l’euphémisme, cette chanson fait fureur. Baptisée Ievan Polkka (la Polka d’Ieva, sans déconner) cette chanson continue son petit bonhomme de chemin.
On en trouve la première trace enregistrée dans les années 50. Les bûcherons ont remplacé les paysans mais toute la portée graveleuse et bon-enfant du bouzin reste intacte. Ah, sacrés Finlandais, pas les derniers pour la déconne.
Loituma : le tournant
Vous commencez à voir où je veux en venir. La chanson vivote, on la chante dans les salles des fêtes de Haapajärvi, à la fête de la moisson de Jyväskylä et à la biennale internationale de la rillette de caribou et de la bourrée Carélienne. En 1995, un quintet Finlandais nommé Loituma, spécialisé dans les reprises fleurant le patrimoine enfoui de nos ancêtres reprennent fort logiquement cette Ievan Polkka.
Une jeune fille, un poireau, la recette de la gloire (et du mème)
Cette chanson aurait pu rester cantonnée au folklore, et amuser les mamies finlandaises bien mises et leurs maris imbibés, observant d’un œil torve les jeunes filles de 14 ans, un reste de ragoût d’élan coincé dans les pré-molaires. Mais non, car arriva Internet, et sa cohorte de petits chenapans prêt à s’amuser d’un rien. En 2006, l’un de ces joyeux lurons, membre de 4Chan, tombe sur la version de la polka d’Ieva par Loituma. Après avoir passé toute une nuit à jouer à des Meuporg sans parvenir à sortir cette chanson ingénue, rigolote et entraînante de son crâne, il prend une image du manga Bleach, rajoute la chanson par-dessus, et balance le tout en loop sur son site.
Instantanément, c’est la folie furieuse. Le non-sens absolu de cette japonaise qui fait tourner son poireau, la tension sexuelle sous-jacente, le fond rose, les spirales vertes, cette chanson à l’air absolument brillant, universel et cet air mi-goguenard, mi-défoncé de cette héroïne de manga sont imparables. Les amateurs de WTF et les aficionados du LOL sont ravis. En moins de temps qu’il ne faut pour embedder une vidéo Youtube, la vidéo s’empare de la toile, devenant un des premiers mème de l’Internet.
Concept sociologique développé dans les années 70 (notamment par Dawkins), le mème a trouvé un écho tout particulier dans les nouvelles pratiques du net. C’est une pratique, un comportement, une image, un son qui se répand d’individu en individu, à l’image d’un gène qui se multiplie, à travers un processus d’imitation, de duplication. On voit bien à quel point l’écosystème d’Internet se prête à la propagation de ce genre de phénomène. Les mèmes Internet, c’est une vidéo devenue légendaire qui se multiplie partout (Rickroll), une pratique qui se répand (Lolcats, Demotivational posters…) ou simplement une expression (MER IL ET FOU)…
Dans notre cas, le mème, c’est la vidéo virale. Complètement virale. En 2006 et 2007 elle aura été vue plusieurs dizaines de millions de fois. L’éthologiste Richard Dawkins, insiste sur la dimension d’adaptation, de réinterprétation du message ou de la pratique transmisen quand on parle du mème. Et des adaptations de cette fille, de ce poireau et de cette chanson, vous allez en avoir à toutes les sauces. On y retrouve tous les grands types de reprises et d’adaptations du mème.
Des centaines de versions et d’adaptations
Évidemment, c’est le monde de la musique qui s’est d’abord saisi du phénomène. Deux écoles s’opposent. L’adaptation dans la plus pure tradition du mème, dans un but complètement désintéressé. Ainsi, on pourra noter cette version techno, presque de bon goût (pas tout à fait quand même, hein).
Ou une reprise metal, empruntant tous les codes du genre.
Malheureusement, devant la portée du phénomène, les maisons de disques ont très vite compris que derrière ce poireau se cachait une occasion de vendre des disques. Ce que n’a pas manqué de faire Jamba, une boîte allemande chargée d’abreuver les marchés Européens avec des sonneries de téléphone et des chansons cheap (Crazy Frog, c’est eux. Oui.) avec un hippopotame qui danse sur une chorégraphie de Kamel Ouali :
Les dancefloors ne sont pas en reste, et le David Guetta Suédois, Basshunter (que les utilisateurs de Spotify connaissent bien, pour avoir été abreuvés de sa publicité) en a commis une reprise. Autant dire qu’on se situe ici à une proximité inquiétante des bas-fonds les plus insondables du mauvais goût.
La puissance évocatrice de la chanson n’a pas non plus échappé à l’œil sagace des publicitaires, qui se sont fait fort de la mettre au service de leurs produits. Pour un fournisseur d’énergie hollandais, ou pour du porridge anglais :
De la même manière, le marché des sonneries de téléphone (oui, à l’époque où ça existait encore) s’est largement emparé du phénomène.
Énumérer toutes les versions de la chanson serait évidemment bien trop long et trop douloureux pour un cerveau normalement constitué. Mais si la curiosité vous y invite, vous avez aussi, en vrac, une reprise par Dark Vador (on remarquera que le vice aura été poussé jusqu’à remplacer les spirales vertes par des chasseurs TIE) une version Russe folklorique, la très traditionnelle reprise chiante au piano, la non moins traditionnelle reprise par une chorale (chiante, aussi), une version Chipmunk (oui, Chipmunk) très WTF, une version dont la voix est celle d’un logiciel, voire un montage avec Borat, une autre avec Super Mario. On trouve également des choses d’un goût plus alternatif, comme ce montage, qui fleure bon le racisme mal refoulé. Les figures célèbres, de Staline à Ben Laden en passant par Hitler (LOL) sont aussi de la partie.
Pourquoi cette polka est-elle la plus vieille chanson pop du monde ?
On a bien rigolé. Mais cette accumulation de reprises, d’adaptation, de versions, ainsi que l’âge de la chanson, doit nous questionner. Ne tiendrait-on pas la plus vieille chanson pop du monde ? Évidemment, si l’on considère l’acception du terme pop telle qu’elle a été forgée dans les années 50-60, complètement indissociable du mouvement musical qui porte le même nom, cette affirmation n’a pas lieu d’être.
Mais si on élargit la définition ? D’un côté, on peut considérer que « pop » peut tout simplement renvoyer à populaire, à une idée de culture de masse. D’un autre, on peut raisonner en terme plus qualitatif : est-ce que pop, ça ne voudrait pas dire que ça véhicule une certaine image de la société à un instant T, une image des pratiques, des usages, des habitudes d’un groupe, d’une population ?
Cette chanson est populaire, c’est certain. Pour qu’elle naisse au fin fond des plaines de Russie et qu’elle parvienne jusqu’aux oreilles d’un Finlandais au début des années 30, il fallait que la chanson ait un minimum de retentissement. Depuis 2006, c’est une nouvelle popularité qui lui est donnée, véhiculé par Internet, reprise par tous les vecteurs de la culture populaire contemporaine (TV, Musique, Publicité, Vidéos virales…).
Bien sûr, cette chanson a à nous dire sur le moment où elle a été composée. Mais dans sa propagation et ses réadaptations, c’est aussi une chanson qui reflète bien les usages nouveaux de l’Internet, ces nouvelles pratiques, cette popculture du XXième siècle. Même si elle consiste à regarder des personnages de manga faire tourner des poireaux.
Quand on y réfléchit, si on considère la pop comme courant musical, on trouve des points communs avec cette polka : des paroles qui parlent d’amours contrariés, de sexe et de danse, le tout sur une mélodie qui a pour principal mérite de s’incruster dans votre crâne avec acharnement.
Mais avant tout autre chose, ce qui rend cette chanson pop, c’est surtout le fait que de New York à Tokyo, de New Delhi à Sao Paulo, et de Brive la Gaillarde à Novossibirsk, on s’est bidonné devant un dessin de manga qui fait tourner un poireau sur une chanson traditionnelle finlandaise vieille de presque 300 ans. Si ça, c’est pas pop…
Si vous n’en avez pas eu assez
Vous pouvez aussi écouter de vieilles versions de la chanson, datant des années 50, par deux chanteurs traditionnels Finlandais, sur Spotify (mais si, je vous assure, vous le voulez).
Ici, et là.
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Malie a dit :
1
Excelent article camarade !
Martin a dit :
2
Oh, merci
Guillaume44 a dit :
3
Bravo
Pour avoir fait un article similaire sur mon ancien blog (R.I.P.) en 2007, je connaissais le phénomène, mais pas ses dernières évolutions. Me voilà très bien informé ^^ Vais certainement twitter ton article.
Martin a dit :
4
Wouhou, merci beaucoup
Chatterton a dit :
5
C’est rigolo parce que vu que l’image était manga, j’ai toujours cru que c’était une chanson japonaise. Parce que bon je parle ni finnois, ni japonais, donc le doute était permis.
Et la reprise de Basshunter fait vraiment mal aux oreilles. Et j’ai bien rigolé.