Chronique de The BQE – Sufjan Stevens
Sufjan Stevens - The BQE
Année : 2009
Genre : Musique contemporaine
Chanson(s) préférée(s) : Mouvements III, IV, V, VII
Sufjan Stevens est une sorte d’elfe folk polyvalent, musicien électronique, polyinstrumentiste, et compositeur classique. Sufjan Stevens est un artiste profondément ambitieux. Il a le projet de consacrer un disque pour chaque état des Etats-Unis. Il lui en reste quarante-huit à réaliser car le monsieur a déjà sorti l’album sur l’Illinois et sur le Michigan. Dans ces disques, Stevens explore une folk baroque aux qualités mélodiques et parolières que peu contestent dans les milieux autorisés. Il n’y aurait peut être pas de troisième album-concept sur un nouvel état car Stevens a déclaré avoir commis une blague. Dommage car je pense que l’album consacré à l’Alaska aurait été passionnant. La Brooklyn-Queens Expressway est une voie routière de 18 kilomètres de long construite à la fin des années 30. En 2007, la Brooklyn Academy Of Music demande à Stevens de produire une musique avec cette route pour sujet. Ils ont du confondre, le gars faisait des albums sur les états pas sur les routes. Toujours est-il qu’il accepte et que deux ans plus tard le projet s’est considérablement développé puisqu’outre une partition musicale il comprend un film, une bande-dessinée, une série de photos, un court-métrage en 3D et une dissertation (sic). Et le tout s’appelle The BQE. L’album qui comprend la musique qui illustre le film est sorti en octobre 2009. Il s’agit d’une sorte de symphonie en sept mouvements entrecoupés d’interludes et débutant et s’achevant comme il se doit par un prélude et un postlude.
Le prélude inaugure une montée
sonore qui exprime un tumulte au loin, les voitures se mêlent et parviennent à la BQE. Une fanfare accueille cette équipée automobile. Le premier mouvement démarre : un piano à la Debussy, des cordes frémissantes. Une autoroute peut-elle être aussi belle ? C’est l’aube et son soleil se drape sur le bitume (Movement I : In the Countenance of King), les premiers véhicules s’affairent, quelques uns osent des klaxons qui dansent pour se réveiller de leur nuit de prolétaires (Movement II : Spleeping invaders). Premier interlude, ritournelle cinématographique à la John Williams. La route s’est vidée, elle est aux insectes volants (Dream Sequence in subi circumnavigation). On se disperse et en voluptueuses valses se lancent les moteurs de l’heure de pointe (Movement III : Linear Tableau with Intersecting Surprise) et là, oh oui surprise, et magnifique, le trafic explose et balance dans l’atmosphère new-yorkaise les vrombissements orgasmiques et électroniques de la vie urbaine (Movement IV : Traffic Shock), Terry Riley fait de l’électronica : old school et jouissif. L’après-midi se dessine sur l’expressway (Movement V: Self-Organizing Emergent Patterns), les motifs précédents se prêtent au jeu des thèmes et variations et se muent en fanfare circa Gershwin et balancent sans complexe un siècle de musique américaine. Thema con variazoni toujours pour deux charmants petits interludes dans lesquelles de légères et rondes flutes courent parmi les mosaïques pressées des cuivres (Interlude II : Subi Power Waltz & Interlude III: Invisible Accidents).
Le crépusucule, comme dans un dessin animé, les voitures se mettent à danser sous les étoiles, leurs roues se cabrent et les pare-chocs s’embrassent dans une joyeuse communion (Movement VI—Isorhythmic Night Dance with Interchanges).
La nuit ! Dangereuse, plus mystérieuse que mille Mulholland Drive, en tout cas plus cartoonesque, plus burlesque, la Brooklyn-Queens Expressway s’épaissit de lumières divines pour briller sous ses propres feux titanesques (Movement VII (Finale): The Emperor of Centrifuge). Cela se passe tous les jours sur la Brooklyn-Queens Expressway. C’est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas ou peu (Postlude: Critical Mass).
The BQE, C’est de la symphonie pour asphalte et vieux gasoil. Ça fonctionne mais parfois ça fait pschit, ça fanfaronne mais souvent ça fait cheap. A trop chercher la qualité, et pour sûr elle est bien présente, il manque une once de véritable spontanéité. Sufjan Stevens n’épargne aucun poncifs en convoquant les grands moments de la musique pour orchestre américaine. Si la première écoute est foncièrement agréable et surprenante, si un sentiment d’exaltation se produit d’abord, c’est malheureusement pour ensuite mieux s’affaisser et laisser place à une certaine déception. Une déception particulière car elle ne provient pas d’une attente préalable d’une écoute mais s’opère a posteriori de la première écoute. C’est comme un malabar plein de promesses avec ses gouts de « fraises » et de « citrons » qui explosent en bouche pour disparaitre tout à fait après quelques minutes. On note aussi que la construction de l’œuvre laisse parfois à désirer, si certaines transitions sont plaisantes (comme celle entre le mouvement III et IV), on a du mal à juger de la cohérence pour d’autres, mis à part la reprise du même thème dans les différents mouvements de la seconde partie du disque.
Bon, c’est le meilleur malabar que j’ai jamais bouffé mais comme pour tous les autres, sa saveur disparait bien vite.
On The Road
Un petit trailer du film
Again
- Le site officiel de Sufjan Steven qui redirige sur son label (intelligent…) ou son Myspace.
- La page officielle sur The BQE où vous pouvez procurer le disque en l’achetant (même si c’est un acte qu’est plus à la mode).
- Le billet de Pirhoo sur le mouvement VI.
Note : les photos qui illustrent l’article proviennent de Flickr et sont placées sous licence Creative Commons. Placez votre curseur sur la photo pour connaitre son auteur.
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