Interview de Luke : l’autre part des choses

On connaissait de Luke les riffs hargneux de « Soledad » et leur « Terre Ferme », univers pop-rock fiévreux et accrocheur. Ils sont revenus en février 2010 avec D’autre part, un opus déroutant, beaucoup moins nerveux et plus écrit. Thomas Boulard, l’auteur et chanteur, semble, après une décennie fougueuse, s’être retourné sur sa carrière et en avoir tiré quelques leçons. Une si soudaine oscillation interpelle. C’est pourquoi BTS a voulu savoir ce qui se passe dorénavant sous les caboches des membres de Luke. Thomas nous a honnêtement livré quelques éclaircissements.
Quel est ce « choc Arcade Fire » dont vous avez parlé à plusieurs reprises et qui semble vous avoir poussé à une forte remise en question ?
Nous vivons une époque étonnante où plus le rock est digéré, c’est-à-dire qu’il fait partie maintenant d’une culture et non plus d’une contre-culture, et plus il doit être stéréotypé.
Or, des groupes comme Arcade Fire ou Beirut et des chanteurs comme Tom Waits ont depuis longtemps fluidifié les catégories entre le rock, la pop, le folk, etc. Donc depuis Arcade Fire, je trouve que le rock, dans son aspect « riff guitares pied sur les retours », s’est un peu ringardisé.
De ce silence et de ce questionnement résulte un véritable changement de style. Vous vous appuyez maintenant beaucoup plus sur vos textes. Pourquoi ?
C’est vrai que pour la première fois, en ce qui me concerne, les textes ont été entièrement finis avant de rentrer en studio. Une première ! J’avais ce besoin de dire quelque chose, il fallait que ce soit fait. On m’a beaucoup reproché une certaine abstraction. Or, ici, cette abstraction je l’ai déplacée. J’ai sûrement « vieilli » et j’ai compris qu’une chanson devait avoir une apparente simplicité. Je ne voulais pas écrire de « jolies » phrases qu’on pose sur de la musique comme on pose une guirlande sur un sapin de Noël. J’ai essayé d’éviter toute écriture décorative, c’est-à-dire celle qui écrit pour que ça fasse beau. Mais il y a, dans ce disque, en tout cas je l’espère, autant de sens que de son. Et le son s’est adapté au sens, je veux dire par là que les arrangements ont été écrits en fonction des différentes histoires qui traversent cet album.
Vos titres « Fini de rire » et « Pense à moi » ne sont-ils d’ailleurs pas la preuve de cette introspection ?
J’en ai l’impression même s’il est facile d’avoir ce genre d’avis a posteriori. « Fini de rire » se pose sur un rythme très soutenu mais se marie avec une rythmique mandoline/guitares acoustiques et « Pense à moi » dialogue entre des couplets durs et des refrains pop avec une voix féminine parlée qui n’est pas sans rappeler tout une époque (Visage, Taxi girl,…).
Et est-ce que l’arrivée de nouveaux membres a aussi participé à cette évolution ?
Peut-être. Là encore c’est assez indéfinissable. C’est peut-être le fruit de nos nombreuses discussions. En tout cas, il y a eu une remise en question personnelle d’abord qui a été acceptée et digérée par le reste du groupe.
En cela, D’autre part n’est-il pas la face cachée de votre musique qui n’est finalement pas que du rock bouillonnant ?
Oui. Sauf que cela n’a jamais été caché. On a toujours écrit des chansons. Il y en a des calmes, des dures, des molles, des solides, etc. Et depuis le début les claviers sont là.
Même si c’est un peu cliché, avez-vous l’impression d’avoir muri depuis Les Enfants de Saturne (2007) ?
Si « mûrir » veut dire qu’on se sépare de toute idéologie et qu’on s’amuse avant toute chose, alors oui.
Quelles ont été vos sources d’inspiration dans cette nouvelle orientation ?
C’est toujours très difficile de définir ces sources. Cela étant dit, je peux dévoiler que mon environnement pendant l’écriture de ce disque a été strictement limité à de la musique classique et à la lecture de certains auteurs.
Considérez-vous D’autre part comme un opus mélancolique ?
Oui, d’une certaine manière. Et puis, je crois que la langue française ne sait pas écrire la joie, elle n’est pas faite pour ça. C’est une langue du temps qui passe, c’est une langue d’invocation. Mais là, je dépasse de très loin mon domaine. C’est vrai que, d’une certaine manière, on pourrait me reprocher de ne pas avoir choisi des héros positifs, non anxiogènes, des héros qui montrent la voie du progrès et qui glorifient le travailleur.
Oui, c’est vrai, pourquoi avoir utilisé beaucoup de figures-types telles que le robot, le fantôme ou le clown dans vos nouveaux textes ?
J’ai volontairement utilisé des personnages déjà connus de nous tous. Même si le gardien de prison est un peu à part (il n’a jamais été le héros d’aucune œuvre de fiction selon une étude réalisée l’année dernière par le ministère de la Justice). Ils reviennent de notre imaginaire collectif pour nous rappeler que derrière le masque d’une apparente modernité, nous n’avons pas changé. J’ai dû faire l’archéologue pour redéfinir notre époque. L’homme d’aujourd’hui se croit issu de rien et venu de nulle part, je voulais lui rappeler une certaine continuité dans les erreurs qu’il s’obstine à commettre.
Mais n’avez-vous pas peur que cela puisse conduire à des lieux communs ?
Non, justement. Le lieu commun, c’est l’endroit où tout le monde se trouve en ce moment. C’est de croire que nous sommes différents des hommes du passé, que nos sentiments et notre quête du bonheur sont différents, que l’absurdité du monde qui nous entoure est résolue. Du coup cela a pour conséquence directe d’atténuer notre faculté de nous mettre à la place des autres. Mais en fait les lieux communs sont un véritable matériau pour la chanson en ce sens qu’ils nous permettent derrière l’apparente adhésion de tous aux personnages cités de faciliter la transmission d’une vision tout à fait personnelle du monde ou des sentiments. D’une certaine manière ils aident à la démonstration.
Presque chaque titre D’autre part est un portrait, et l’album apparaît dans son ensemble comme un recueil de nouvelles. Pouvez-vous nous expliquer cette volonté de raconter des histoires ?
J’ai voulu raconter des histoires parce que c’est mon métier de parler des autres et non pas de moi, ou alors si, en parlant de nous. Je crois qu’écrire, c’est mettre son ego de côté pour nous permettre d’être traversé par autrui, pour en comprendre son parcours individuel. De voir avec ses yeux. Artaud disait : « dans mon inconscient, ce sont les autres que j’entends ». Je crois que le témoignage imaginaire est d’une grande force et nous permet de comprendre en partie le monde qui nous entoure. Ainsi ces personnages mis bout à bout dessinent une partie de notre véritable visage.
D’un point de vue plus formel, aviez-vous des directives précises pour que Yann Nguema, bassiste et graphiste du groupe EZ3kiel, dessine ce nouvel univers sur votre pochette ?
Non, aucune. En tout cas, lorsque j’ai vu une de ses affiches pour les Transmusicales de Rennes j’ai cru qu’il avait fait notre pochette par anticipation ! La seule chose que je lui ai transmise c’était Fitzcarraldo.
Puis, il nous a pondu cette pochette, et quelle métaphore ! Du léger qui porte du lourd, c’est ça une chanson.
Même si vos textes sont moins portés sur la politique qu’avant, je trouve que vous dressez un portrait assez sombre de la France de ce début de millénaire. Êtes-vous d’accord avec ce constat ? Et pourquoi ?
Pas de la France mais de l’Homme d’aujourd’hui en général. Il y aurait beaucoup trop de choses à dire, mais pour résumer, je crois que l’homme moderne s’est réveillé au 21e siècle avec une immense gueule de bois. Le siècle dernier a été particulièrement meurtrier et je pense que le nôtre le sera encore plus. Je crois que l’homme moderne est dans une profonde souffrance et que, de ce fait, il fait souffrir les autres.
Nous sommes dans une société qui a peur de vieillir, qui ne sait pas vivre avec l’idée de la mort (la sienne et celle de ses proches), qui voudrait être éternellement jeune tout en détestant les « jeunes ». Une société anomique (oui, j’ai bien dit « anomique ») qui parle aux adultes comme à des enfants et aux enfants comme à des adultes.
Je pense que notre vie intérieure est de plus en plus menacée par la vie extérieure, il n’y a plus d’éloignement possible (au sens psychologique du terme). Nous sommes dans une époque de comptables et de trous de serrure. Le monde vient à nous, et nous n’allons plus à lui. Du coup, nous faisons passer le cynisme pour de la sagesse, et l’ironie pour de la distance.
Enfin, dernière question : que rétorquez-vous aux critiques qui avancent que Luke a perdu sa verve et sa fièvre ?
Beaucoup de ce que j’ai dit précédemment devrait y répondre. Nous sommes dans un monde radical et démesuré, qui juge les uns et les autres (sans oser se juger lui-même) par des outils de surveillance domestiques (tels que l’Internet). Certains artistes usent jusqu’à l’excès le vocabulaire d’une résistance perdue comme lecture de notre siècle. Or, ce siècle est éminemment complexe et suscite tous les jours de nouvelles questions. Celui qui prétend le synthétiser en un affrontement des riches contre les pauvres, des gentils contre les méchants ou du pur contre l’impur, n’enfoncera que des portes bien trop souvent déjà ouvertes. La mesure et le sensible me paraissent bien plus subversifs que la provocation à bon compte et la dénonciation sans risque. En bref, il me semble ne jamais avoir autant crié.
Par-ci, par-là :
- D’autre part sur deezer
- le myspace de Luke
- leur site officiel
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