Live report : Jazz Sous Les Pommiers 2010

Du 8 au 15 mai derniers se déroulait la 29ème édition de Jazz Sous Les Pommiers, l’un des principaux festivals du genre dans l’hexagone. 37 000 personnes ont ainsi investi les salles de Coutances, petite cité normande qui, le temps d’une semaine, palpite bien plus qu’à l’accoutumée. Peu convaincu par la bourgade, Dick Annegarn alla même jusqu’à en faire une chanson éponyme pour narrer l’ennui des dimanches en province. Seulement, chaque année, en cette semaine d’Ascension, tout le fait mentir. Pour ma part, j’ai pu assister, grâce à une accréditation, aux trois derniers jours du festival, dont voici, de manière très subjective, les moments forts :
Jeudi
« Jack l’Eventreur »
Absorbant: Ce fut pour moi une ouverture de festival dans la noirceur. Une noirceur double. Il y eut avant tout la profonde pénombre dans laquelle se déroula la pièce. Un choix de mise en scène déroutant qui permit de décupler le caractère onirique et surprenant de l’univers de Robert Desnos. Dans le noir, s’immisçait un peu plus le fantastique et l’inattendu créait la peur. Hors-d’œuvre de noirceur aussi par la cruauté du sujet, celle du « tristement célèbre Jack the Ripper ». Mais pourquoi commencer par vous parler de théâtre pour rendre compte d’un festival de jazz, vous demandez-vous sûrement ? Eh bien, c’est parce que ce n’était pas simplement du théâtre, voyons !
Ce qu’il y avait d’encore plus original dans cette performance théâtrale, c’est qu’elle était accompagnée des improvisations d’un jeune contrebassiste et du célèbre saxophoniste de jazz britannique Andy Sheppard. Il y avait une certaine magie à entendre l’instrument à vent illustrer les propos, susurrer des suggestions d’interprétations, imiter le souffle du tueur, ou encore siffloter un air populaire. L’intrusion musicale créait ainsi tout au long de la pièce une chape de velours qui maintenait le spectateur au cœur du suspense.
Pour débuter cette édition 2010, une telle création de la troupe Dodeka, en résidence à Coutances (tout comme Andy Sheppard, d’ailleurs) était la bienvenue. Outre les quelques longueurs liées, je crois, au manque de rodage de cette toute nouvelle pièce, l’alliance du théâtre et de la musique me toucha tout particulièrement, et c’est absorbé que je ressortis de cette expérience phosphorescente dans l’esprit d’un psychopathe.
Dhafer Youssef quartet
Puissant: J’avais déjà écouté et apprécié Abu Nawas Rhapsody et j’attendais donc beaucoup de ce concert. Je n’ai, ma foi, pas été déçu. Le chanteur tunisien, tout de blanc vêtu, vint s’asseoir dans la lumière orangée de l’avant-scène alors que commençait la virevoltante sérénade de son jeune virtuose d’acolyte, « un petit Mozart arménien ». Puis s’élança, si puissante, la voix chaude de Dhafer Youssef. Débutait alors une improvisation tellurique qui se conclut, à bout de souffle, d’un revers de main. L’ambiance déjà s’installa : un mélange parfaitement nuancé de musique orientale et de jazz. Très conscient de ses musiciens (il y avait aussi sur scène une contrebasse et une batterie), le chanteur-oudiste donna en permanence du regard et mena d’une main de maître impalpable les multiples digressions qui se firent autour des thèmes de l’album. Possédant un registre vocal phénoménal, le Tunisien joua aussi avec l’originalité et réussit ainsi à créer des échos cristallins en se servant de sa paume gauche incurvée. Un concert plein, charmant et singulier qui aboutit sur les applaudissements d’une salle debout.
Omar Sosa & Trilok Gurtu with Afreecanos
« Ollù » – extrait de l’album Afreecanos
Stupéfiant: Le petit rituel qu’Omar Sosa, petites lunettes rondes et djellaba rouge, effectue avant de s’asseoir place déjà le concert dans une autre dimension. Arrive ensuite, pour la première fois sur la même scène que le pianiste cubain, le percussionniste hindou Trilok Gurtu. Ce soir est une grande première. S’entame alors un échange chamanique, un tête-à-tête inattendu entre deux chantres d’univers si éloignés qui ici, dans la magie du live, se rejoignent. Les deux hommes se toisent, se cherchent, et très vite, les rythmes profonds des tablâs viennent porter le doigté de dentelle du pianiste cubain et les notes très enjouées du flûtiste (l’un des deux Afreecanos). La tension et le niveau montent de plus en plus, et soudain, Sosa tout en jouant se lève, se marre, fixe Trilok Gurtu et teste sa réactivité face à l’improvisation. Puis tout déraille lorsque Gurtu se lève, va à l’avant-scène et entame un subtil beat-boxing, tout en sifflements et rauquements. Tout bonnement incroyable ! Au fil des titres et voyant qu’ils retombent immanquablement sur leur pattes, les deux artistes laissent naître entre eux une véritable complicité. C’est envoûté que je me laisse jusqu’au bout porter par les rythmes diaboliques de ces deux grands maîtres, pour qui, finalement, créer n’est pas sorcier.
Mario Canonge trio
Entraînant: Quatrième et dernier concert de cette première longue journée de festival, ce trio de musique caribéenne était prévu en clôture de soirée. Il leur fallut une bonne demi-heure avant de conquérir la salle. Seulement, après cela, peu de spectateurs résistèrent aux déhanchements provoquées par une musique si rythmée et enjouée. Un concert aussi tardif que sympathique qui alla toujours crescendo. Le public chantant durant le rappel se laissa donc submerger par ce joli rayon de soleil.
Vendredi
John Mc Laughlin & the 4th Dimension
Royal: Que dire de la nonchalance extrême de l’artiste qui domine parfaitement son sujet ? Costar noir taillé sur mesure, guitare caramel et jack sans fil, John Mc Laughlin fait partie de ses guitar heroes vieillissants pour qui la ‘classe’ n’est qu’un quotidien. Il était ce soir-là accompagné d’un bassiste, d’un batteur et d’un organiste qui n’étaient là que pour donner plus de relief à la vitesse folle et la précision diabolique de son doigté jazzy. Seulement, l’image du king impassible se ternit à mesure que se systématise les solos. Déjà entré sur scène avec dix minutes de retard, Mc Laughlin s’avèra vite n’être que représentation et par la même occasion me déçut. Bien qu’il suive sans écueil aucun la « fine line » (un titre de l’un de ses morceaux), l’ex comparse de Santana et Miles Davis incarne désormais l’image d’un Clint Eastwood de la guitare : un homme aussi âgé que talentueux qui s’essouffle quelque peu à reproduire sans cesse les mêmes schémas. Un artiste royal, avec tout ce que comporte de néfaste la fonction de monarque.
Fanga
Total: L’invité afrobeat du festival a tenu sa réputation. Face aux vagues dansantes d’une salle en transe, ce septuet fit sans forcer couler notre Natural Juice. Au rythme de solos de saxo transcendants, d’un beat abyssal et d’un son rétro rénové, Fanga légitima son nom qui, en bambara, signifie ‘force’. Ce set fut un souffle de vigueur à la conclusion dantesque. En guise de rappel, ces jeunes montpelliérains nous offrirent une version prolongée et personnalisée d’« I.T.T » de Fela Kuti. Démentiel !
Je vous invite à retrouver la chronique de leur album Natural Juice ici. Une interview arrivera en outre sous peu…
Samedi
Andy Sheppard « Glossolalia »
Progressif: Le saxophoniste susmentionné, artiste en résidence à Coutances, devait, tout comme l’année dernière offrir au festival une création. Le britannique prit ainsi le parti de travailler en compagnie d’amateurs et sélectionna cent choristes de la région pour accompagner son quartet et les quelques chanteurs lyriques professionnels conviés pour l’occasion. Le tout promettait une belle émulsion. Tout commença très calmement, par le simple souffle sirupeux du saxophone. Puis, peu à peu, aux ordres de la chef d’orchestre, une femme immense et expressive aux gestes communicateurs et originaux, les chanteurs entamèrent leur partition. Le début fut un peu trop calme à mon goût, mais à mesure que les voix chauffèrent, l’ambiance monta. S’engagea alors un tête-à-tête entre Andy Sheppard et son percussionniste puis entre le percussionniste et le chœur. Après quoi, tout repartit avec plus de vigueur. Le spectacle était lancé, et l’émulation créée par cette rencontre fut agréable. Les chanteurs amateurs, unis et encadrés par des professionnels, nous offrirent même quelque chose de très abouti d’un point de vue vocal. Ce spectacle, construit en six mois lors de répétitions hebdomadaires, se conclut sur un si et offrit ainsi la rime à ‘réussi’. Le public local salua, dans une salve d’ovation, cette belle création qui, encore une fois, alla crescendo. Petite frustration finale, tout de même, devant l’impossibilité de jouer un rappel puisqu’aucun n’était prévu.
Vincent Segal et ses amis (Ballaké Sissoko, Nathalie Natiembé, Fred Piot et Piers Faccini)
Démonstratif: Voilà un concert original ! Le principe : carte blanche à Vincent Segal, célèbre violoncelliste de jazz. Le résultat : quatre de ses plus chers amis musicaux venant partager avec lui pendant deux heures. Tous sont en scène dès le début et Segal annonce que ce set sera des plus informels et qu’il n’y aura ni entrée, ni sortie. Pour ce faire, un canapé et deux fauteuils sont installés côté jardin. Une plongée intense dans le mélange des genres. Ballaké Sissoko vient s’asseoir avec sa kora à côté du violoncelliste qui lui lance au dépourvu : « Tiens, joue-moi un morceau dans le style de ton père ! » Grand sourire complice, et voilà les deux hommes partis dans un échange improvisé. Vient ensuite Nathalie Natiembé, chanteuse créole, que j’ai trouvée toujours à la limite de la fausseté (une sensation assez dérangeante). Segal se charge de nous la présenter : elle chante en créole, ce qui a peu d’importance puisqu’il y a, de toute façon, « la moitié des chanteurs francophones qu’on ne comprend pas. » Vient ensuite Piers Faccini, « ami de vingt ans » avec qui Segal jouait des reprises de Fela à Montmartre. Sa voix d’une clarté profonde, presque christique, imbiba la salle d’émotion. Un second titre plus blues, puis revint la chanteuse créole avec une ode sexuelle au plaisir orgasmique. Nouvel aller-retour avec la réapparition de Ballaké sur l’avant-scène. Avant d’entamer un nouveau morceau, Vincent Segal cherche soudain dans sa poche et s’écrie : « Je vais d’abord éteindre mon portable, peut-être ». Le spectacle multi-dimensionnel se poursuit et les voyages multiples et oniriques, tous liés par l’attache de l’amitié et du partage, se succèdent. Une expérience déroutante, détendue et inattendue.
Get The Blessing
« Bugs In Amber » – extrait de l’album Bugs In Amber
Impulsif: Début calme, trop calme, pour une formation d’une telle envergure. Récompensés du prix du BBC Jazz Award en 2008 pour leur premier album All Is Yes, les membres de la formation anglo-saxonne sont réputés pour leur habileté à mêler punk-rock et free jazz. Le set tourne très vite au frénétique. Aux longs solos d’improvisation succèdent des changements de rythmes déroutants et, à la limite de la dissonance, les quatre musiciens (saxophone, trompette, batterie, basse) restent malgré tout très carrés. Ce concert est très bruyant, certains sons parfois se chevauchent, et pourtant, sans que l’on sache pourquoi, rien dans leur musique ne paraît superflu ou inadéquat. Les instruments hurlent, captivent et enivrent mais les membres de cet OVNI musical retombent toujours sur leurs pattes. Sans jamais se poser sur un style, Get The Blessing papillonne en bruyants arabesques pour puiser aux sources de tout ce que l’on connait et en faire quelque chose de très neuf. Un récital aussi inattendu qu’inentendu. Le sonotone de prime abord chamboulé se voit conquis puis fasciné. C’est d’ailleurs pour cela que la salle en délire fait revenir par deux fois le quartet qui a ainsi clôt le festival dans la jouissive moiteur d’un concert sans bavure.
En quête de live :
- « Jack l’Eventreur » par la Cie Dodeka : le site de la pièce
- Dhafer Youssef : son album Abu Nawas Rhapsody / un extrait du concert / son site officiel
- Omar Sosa : son album Afreecanos / un extrait du concert / son site officiel
- Mario Canonge : son album Rhizome / son site et son myspace
- John McLaughlin : quelques titres sur Grooveshark / un extrait du concert / son site officiel
- Fanga : leur album Natural Juice / un extrait du concert / leur myspace / la chronique et l’interview de BTS
- Andy Sheppard : son album Movements In Colour / un extrait du concert / son site officiel
- Vincent Segal : son album Chamber Music / son site
- Get The Blessing : leur album Bugs In Amber / le clip d’ « Einstein Action Figure » / leur site officiel / l’interview de BTS
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