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Chronique de The Radio Dept. – Clinging To A Scheme

Chronique de The Radio Dept. – Clinging To A Scheme

The Radio Dept. - Clinging To A Scheme

Année : 2010
Genre : Pop contingente
Chanson(s) préférée(s) : Heaven's On Fire, Never Follow Suit, You Stopped Making Sense

9/10

Il y a des centaines de manières de « ressentir » un disque qui nous touche, et les façons de cohabiter avec des albums exceptionnels sont aussi nombreuses que ceux qui prennent la peine de les écouter.

Parfois, je dois éprouver un disque face au monde réel. Souvent, j’ai besoin de marcher, d’errer, de déambuler pour prendre la mesure d’un artiste. Il m’arrive de ne pas avoir assez de mon imagination pour suivre l’artiste dans ses dédales.

Le fabuleux album de Vic Chesnutt, je l’ai apprivoisé dans l’automne ocre et orange d’un bois Suédois. La finesse et la virtuosité de l’album de Pantha du Prince, je les ai trouvés cachés dans les toiles impressionnistes du musée d’Orsay.

Voir la musique se matérialiser au monde, aller là où elle nous mène, l’appréhender sous un nouveau jour, c’est parfois une épreuve qui nous empêche de laisser à la musique la place pour résonner en nous. Comme si la vérité était dans l’errance, comme si le rythme des pas était nécessaire pour découvrir dans l’art quelque sens caché. Le mouvement automatique et désincarné de la marche a peut-être le pouvoir secret de modifier les échos, d’infléchir les résonances, de modeler les harmonies.

Cela fait quelques semaines que Clinging To A Scheme, le dernier album des Suédois de The Radio Dept. revient régulièrement sur ma platine. Le sacerdoce quotidien qui consiste à mettre des mots sur la musique me paraissait pour une fois insurmontable. J’avais presque renoncé. Le CD était repoussé sur le côté de la pile.

Et puis est venue la nuit de samedi dernier.

Pendant un an, j’ai vécu en Suède. Musicalement, j’ai passé l’année à chanter les louanges de groupes Suédois inconnus, à faire une de mes plus belles découvertes musicales et à aller au plus beau concert de ma vie.

Dans la vraie vie, j’ai rencontré des gens inoubliables, vécu des moments incroyables, voyagé un peu partout. J’ai pris des avions, levé pas mal de coudes et participé à quelques milliers d’éclats de rire.

La nuit de samedi dernier, c’était la dernière que je passais dans un pays qui m’a changé, et dont je suis tombé amoureux.

On ne se rend pas compte à quel point une vie peut se cristalliser sur quelques mètres carrés, sur un trajet en métro ou sur un magasin de CD. On soupèse mal le poids de la routine, la force des habitudes, l’importance du familier. Et de la façon dont ils nous construisent, dont ils nous soutiennent.

La nuit de samedi dernier, j’ai décidé de m’immerger une dernière fois. De plonger en apnée dans la nature Scandinave.

A l’approche du solstice d’été, la nuit ne tombe plus vraiment. Les jours s’allongent toujours plus, jusqu’à ce que finalement, la nuit ne soit plus qu’une douce lueur bleutée et que l’éclat résiduel du soleil couchant glisse lentement sur l’horizon, d’Ouest en Est. Pour finalement ressortir dès trois heures du matin, avec la lumière si caractéristique des contrées du nord.

J’avais déjà assisté à un fantastique lever de soleil, mais sur une Baltique nimbée d’un brouillard translucide, plein de reflets, un peu irréel. L’eau que fendait silencieusement le bateau était plate, lisse comme un miroir et le silence glacé était total, surnaturel.

Mais samedi dernier, à 3 heures du matin, lorsque le soleil a commencé son irrésistible ascension, j’étais seul sur le bord d’un lac. Perché sur une petite falaise, adossé à un pin, je suis resté là, immobile, à contempler le soleil escalader le ciel de juin.

Il n’y a pas de mot pour décrire cette lumière de la nuit. C’est un soleil dévorant et jaune doré, qui se donne pour mission d’inonder de lumière chaque feuille, chaque caillou, chaque petit bout d’écorce. Mais pourtant, c’est une lumière calme, qui prolonge la nuit, une lumière de fin plus que de commencement. Et le silence nocturne n’en est que plus palpable dans la lumière dorée du petit jour.

L’album de The Radio Dept. était fait pour ce moment. Il m’a repu, empli tout entier. Il se confondait avec le bruit des oiseaux, accompagnait le léger ressac de l’eau, berçait la course lascive des nuages. Son écrin éthéré, ses ornements délicats, ses mélodies belles comme un éclat de lumière sur un lac d’été n’a pas pu être composé par des artistes qui n’ont jamais, comme moi, vu le soleil surgir de l’eau au beau milieu de la nuit.

J’avais la sensation surréaliste que Johan Ducanson se tenait là, juste à côté de moi, et que la musique avait sa source dans le paysage à mes pieds. Plus encore, j’avais l’intime conviction qu’on touchait du doigt le son suédois. Si ce dernier existe, mélange de mélancolie douce, de mélodies sublimes et de timide ardeur, alors Heaven’s On Fire, Never Follow Suit, You Stopped Making Sense, en sont de parfaits antennes.

L’idée étrange m’est venue que Clinging To A Scheme ne pouvait pas exister en dehors de ce moment, en dehors de cet endroit précis. Depuis, j’hésite à le réécouter. Je crains trop que le charme ne se brise. J’ai peur que la sensation de plénitude absolue ne soit restée au bord du lac. J’ai envie de garder dans ma mémoire la marque d’une coïncidence parfaite, conclusion magnifique d’une trop brève parenthèse dans la frénésie du monde.

The Radio Dept. – Heaven’s On Fire

The Radio Dept. – Never Follow Suit

Farewell


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l' auteur, Martin

Touffe blonde sociopathe à double arceau rotatif.

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