« Thérapie de groupes » du Dr. Javnaire n°1 : The Stranglers
Deux mois jour pour jour après la sortie du livre polémique de Michel Onfray sur le charlatanisme de ce bon vieux Sigmund, le mauvais jeune Docteur Javnaire ne peut s’empêcher de mettre un peu d’huile sur le feu prométhéen de la connaissance des recoins sombres de l’esprit humain. En réaction au Crépuscule d’une Idole, titre parodique nietzschéen, votre fallacieux docteur référent se fera un malin plaisir, lui aussi, de jongler avec les registres. De fait, la psychanalyse et la musique n’ont, de prime abord, strictement rien en commun. Et c’est d’ailleurs pour cela que je m’évertuerai, tout au long de cet argumentaire, à prouver le contraire… Est charlatan qui veut.
Je me permettrai ici, pour détruire un peu plus la possible crédibilité de mon futur exposé, de rappeler les conclusions de ce sacré maniaque d’épistémologue que fut Karl Raimund Popper, juif viennois exilé en Angleterre qui montra, avec force polémique (lui aussi), que le traditionnel « empiriquement vérifiable » n’est pas suffisant pour faire d’un énoncé une théorie scientifique. Si je dis : « Demain, soit il pleuvra, soit il ne pleuvra pas », ma thèse, quoi qu’il arrive, se vérifiera ; cependant, elle est tout sauf scientifique. Le critère vérificationniste n’est donc pas suffisant. Alors Popper, lui, il en rajoute un, de critère. Celui de la falsifiabilité. En d’autres termes, une théorie scientifique doit, en plus, être considérée comme « vraie jusqu’à ce que l’on prouve qu’elle ne l’est pas ».
Or, pour Popper, cette théorie épistémologique a un impact sur les théories philosophiques et politiques. Il fait ainsi du marxisme et de la psychanalyse, non plus des sciences mais de simples idéologies en cela qu’elles énoncent des propositions infalsifiables. Ainsi, remettre en cause le marxisme est, pour un marxiste, la preuve de notre position sociale dominante. La critique est donc ici impossible. De même pour la psychanalyse : si l’on remet en cause le complexe d’Oedipe, Freud, Lacan et consorts n’y verront que du refoulement.
Toute cette digression pour finalement dire que la psychanalyse n’est qu’une théorie parmi d’autres pour (tenter de) comprendre et guérir l’Homme. Toutefois, en bel escroc démagogue, j’ai décidé de me lancer dans une série d’études psychanalytico-musicales. Je tenterai ainsi de percer à jour les démons de quelques artistes triés, presque au hasard, sur le volet peu ajouré de mon despotisme.
Alors, bienvenue à toi, lecteur consciemment manipulé, dans l’antre des…
« Thérapies de groupes » du Dr. Javnaire
Pour ce cas n°1, je me suis permis d’allonger sur mon divin divan les quatre « étrangleurs de Guildford », bourgade de 65 000 âmes du sud-est de l’Angleterre.

Proportionnellement à la qualité de leur musique, à leur longévité et à l’aura qui est la leur dans le monde anglo-saxon, je trouve (moi, humble Docteur) que The Stranglers est un groupe qui envahit trop peu nos sonotones francophones. J’ai donc pris le parti d’en faire mes premiers patients en les serrant tous les quatre sur mon confident, sur ma causeuse, bref sur mon sofa, quoi.
Ce que j’ai alors découvert, aussi habilement que captieusement, c’est que la carrière des Stranglers peut se séparer en trois temps distincts qui collent de manière quasi-parfaite avec les trois instances de l’appareil psychique chez Freud, à savoir : le Ça, le Moi et le Surmoi. Pour étudier ces trois temps, j’ai décidé de sélectionner trois albums que j’aime et que je trouve représentatifs de chacune des périodes susmentionnées : Rattus Norvegicus (1977), Dreamtime (1986) et Suite XVI (2006).
Le Ça, ou de la période punk hédoniste
Présent dès la naissance, le Ça est étranger à toute norme (il ne se soucie ni de l’interdit, ni des exigences) et à toute réalité (qu’elle soit de temps ou d’espace). C’est en quelque sorte le centre de nos pulsions. Il n’est, en cela, régi que par la simple quête d’un plaisir immédiat et inconditionnel. Inaccessible à la conscience, les rêves et les maladies psychiques en sont néanmoins d’étroites portes d’entrée. En gros, c’est le placard sombre et bordélique de notre âme d’où s’échappe des hurlements orgasmiques.
Alors, vu que les Stranglers des premières années sont des beaux gosses déjantés assoiffés de melodic punk, la comparaison ne semble pas outrageuse. Surtout lorsque l’on y regarde d’un peu plus près…

« La joie de satisfaire un instinct resté sauvage est incomparablement plus intense que celle d‘assouvir un instinct dompté », Freud dans Malaise dans la Civilisation.
Décidant de s’allier en 1974, les Stranglers d’entame détonnent. En pleine période punk, ils révèlent des influences et une recherche musicale très atypique dans l’ambiance de l’époque. Malgré cela, guidés par leur Ça, ils mènent dès les premiers balbutiements une véritable quête hédoniste et affranchie. Signés d’entrée par EMI, pourtant l’un des labels les plus conservateurs de l’époque, ils font montre de textes on ne peut plus cyniques, misogynes et provocateurs. Le titre de leur premier album, douze titres répondant au doux nom de Rattus Norvegicus, est le nom latin du rongeur brun transmettant la peste. Evocateur.
« Peaches », sixième piste du disque, est un exemple parfait du caractère vicelard et « dégueulasse » (c’est Mick Jagger qui l’a dit à leur sujet, et directement en français, en plus). Les paroles « Walking on the beaches / Looking at the peaches », si elles jouent sur la sonorité proche de « bitches », sont surtout une allusion métaphorique aux sexes féminins moulés dans les bikinis. La basse agile et prédominante de Jean-Jacques Burnel ainsi que les cascades du clavier de Dave Greenfield (qui rappelle étrangement ceux de Ray Manzarek des Doors) sont depuis toujours leur indélébile marque de fabrique.
Il faut aussi ajouter à cela une attitude volontairement extrémiste en public pour comprendre l’ampleur de leur désinvolture et de leur succès. Burnel, le très susceptible bassiste, ceinture noire de shidokan (une forme de karaté particulièrement violente où les coups sont réellement portés), n’hésite pas non plus à y mettre de sa personne, que ce soit durant les concerts ou avec des journalistes. Allant, un soir, jusqu’à mimer la sodomie sur un spectateur avec une banane, les Stranglers sont interdits un temps de se produire sur les scènes londoniennes.
Ces écarts ne font pourtant que renforcer leur aura insolente. En première partie des Who ou avec des groupes de valeur en ouverture de leurs concerts (Joy Division, les jeunes Cure, Taxi Girl ou encore Steel Pulse), ils drainent les foules et flirtent constamment avec les hauts de classement de hits parades. Autour d’eux gravitent aussi une multitude de groupies et l’on consomme drogue et alcool à gogo. Suivis de près par les autorités, leur chanteur, Hugh Cornwell est même mis en prison pour possession de stupéfiants alors que le groupe est en pleine tournée. Sans se démonter, le reste du quatuor fait appel à des amis musiciens pour le remplacer, et notamment Robert Smith. A la sortie de prison de Cornwell, The Stranglers tutoient leur zénith et l’album La Folie est un succès mondial.
Le Surmoi : âge de raison pop
Puis, en 1983, les Stranglers quittent EMI pour Epic/CBS et opèrent une véritable mue. Neuf ans après leur création les Etrangleurs semblent arriver à la fin d’une époque. Désormais, ce sera moins d’hédonisme et plus de retenue.
En cela, cette nouvelle ère qui s’enclenche est celle du Surmoi du groupe. Structure morale et judiciaire du psychisme (différence entre le Bien et le Mal, acceptation de la récompense et de la punition, etc.), il est ce qui nous pousse à faire « ce qu’il convient ». C’est donc, selon Freud, le mécanisme de renoncement aux pulsions. Il est l’incarnation des différentes formes de contraintes que l’être s’applique à lui-même. Il dicte l’interdit, qu’il soit éthique, social ou culturel.
En ce sens, les années 80 sont pour les Stranglers l’heure d’une tempérance qui fait quelque peu rentrer les quatre British dans les clous. Dans leur musique, le clavier et la basse prennent encore plus l’ascendant tandis que Jet Black a de plus en plus recours aux percussions électroniques. On voit aussi apparaître, de-ci de-là, des sections cuivres dans les concerts, ce qui déplaît fortement aux aficionados. Moins désireux de susciter la polémique, les Stranglers voient se désintéresser d’eux, peu à peu, toute une frange de leur auditorat.

« Chaque rêve qui réussit est un accomplissement du désir de dormir », Freud dans L’interprétation des rêves
Pourtant, l’album Dreamtime qu’ils sortent en 1986 est, pour moi, un petit chef-d’œuvre pop-rock onirique. Souci du détail et finition ciselée sont les maîtres-mots d’un opus pérégrinal qui vogue de tube en tube vers un éclectisme homogène et équilibré. Quelle plus belle confession psychanalytique le groupe aurait-il pu faire que ce superbe refrain : « Share my dreamtime ». Dans cette nouvelle phase créative, les Stranglers ne sont plus de mélodiques serial-killers au sang-froid, mais plutôt de doux envoûteurs qui, de textes fantomatiques en rythmes hypnotiques, finissent tout de même par vous crucifier, béats, sur l’hôtel de leur pop savoureuse. L’excellent « Always The Sun » qui ouvre le bal de dentelle de Dreamtime est un tube en France à sa sortie (n°15 au Top50).
Bien qu’il remplisse les salles anglo-saxonnes (mais aussi australiennes et néo-zélandaises), le groupe s’avère incapable de s’imposer sur le marché américain. Devant cet échec et peu convaincu par cette mue, Hugh Cornwell, le chanteur et co-leader (avec J-J. Burnel), décide de quitter le groupe en 1990. Ne souhaitant pas mettre fin au groupe, le bassiste, désormais seul maître à bord, décide de recruter Paul Roberts, fan de toujours du quatuor de Guildford.
Malade, Jet Black, le batteur, est un temps remplacé par un batteur japonais, avant de revenir en 1992. Il est alors clair que le meilleur du groupe appartient désormais au passé. Bien que sortant en moyenne un album tous les deux ans, les Stranglers sont beaucoup moins suivis et appréciés qu’auparavant. Il semble que le départ de Cornwell ait été un point de rupture dans la dynamique de succès des anciens punks.
Le Moi, une conciliation rock pérenne
Dès 2004 avec Norfolk Coast, puis surtout en 2006 avec Suite XVI, les Stranglers viennent à renouer avec leur son d’origine et retrouve une place au soleil dans le milieu des critiques et du public de ce début de siècle.
Ainsi, le Moi, dernière instance de la personnalité freudienne, semble pouvoir être le prisme régissant ce renouveau des étrangleurs. En grande partie conscient, le Moi cherche à éviter les souffrances et les tensions du monde extérieur. La partie inconsciente du Moi, elle, permet de s’en protéger via plusieurs mécanismes de défense tels que le refoulement, la régression et la rationalisation. Il est, en quelque sorte, l’image de ce que nous sommes en société. Ajournant la simple satisfaction personnelle, c’est lui qui rend la vie sociale possible.
Or, avec Suite XVI, voilà que Burnel, après près de trente ans de carrière, revient sur son passé. En quinquagénaire, il dresse l’état des lieux de sa vie dans le titre mordant et torturé « She’s Sleeping Away », souvenirs d’une ex qui aujourd’hui divague. Un break aux allants pop vient en milieu de morceau cassé le rock agressif, comme si Burnel montrait qu’il était en train de faire la synthèse de ce qu’ont pu être les Stranglers. Toujours la même basse, toujours des claviers mais moins chantants et un retour vers des textes plus sombre : voilà du rock de très haut niveau.
« Unbroken », première piste de ce onze titres, est une mise en garde pugnace à quiconque voudrait faire du mal à un étrangleur : « You can try, you can try to make me cry / You can try, you can try to make me die / But I’ve been tested, tempered, I’ve been tried / I need nothing from you ». Un titre qui, à mes yeux, n’a rien à envier à qui que ce soit dans le monde du rock. De l’engagement, du rythme, de la précision dans le bouillonnement, une construction intelligente sont les ingrédients d’un groupe indestructible.
Difficile d’être un vieux rockeur. En effet, Suite XVI est le tableau noir d’une usure péniblement vécue. Il n’y a plus chez les Stranglers la fougue d’autrefois. Il n’y a plus non plus de fronteman et ce sont donc Burnel, Warne et Greenfield qui se partagent le chant. Pourtant, la flamme créatrice est toujours là. Elle n’a plus les mêmes reflets qu’il y a trente ans, ni qu’il y en a quinze, seulement elle a toujours cette étonnante capacité à vous remuer.

« Au fond, personne ne croit à sa propre mort, et dans son inconscient, chacun est persuadé de son immortalité », Freud dans Considérations Actuelles
A nouveau remontés, les étrangleurs ont certes vieilli mais leur mains calleuses et ridées n’en attrapent que mieux votre carotide dès le premier essai. Suite XVI est un album convaincant où planent toutefois quelques « erreurs de vieillesse ». Seulement, il est la preuve qu’un groupe peut, en se remodelant et se donnant de nouveaux objectifs et de nouvelles sources d’inspiration, toujours être là après trente ans d’intense activité. Et ce sans pour autant plagier ce qu’ils ont déjà pu faire auparavant.
Aussi complexes qu’un cas d’hystérie sado-maniaque freudien, les Stranglers méritent que l’on jette un œil sur leur discographie. Les multiples facettes de leur musique en font un régal de diversité qui garde pourtant une cohérence dans le temps. Enfin, il faut leur rendre hommage car les Stranglers sont le seul groupe punk à ne s’être jamais séparé. La preuve peut-être que certains héros ne sont pas finis…
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sigmund a dit :
1
Le docteur Javnaire est fou!
Pierro a dit :
2
Délicieux dossier, doux pédant.
JC apprécie.
Kaliman a dit :
3
Un bel exemple de branlette des boyaux de la tête, bro!
Je n’ai jamais vraiment considéré la musique des Stranglers comme punk a proprement parler, mais je suis sur au moins que toi tu ne l’es pas, punk!
Beau dossier en tout cas, je suis assez fan de suite XVI et de rattus, un peu moins des 80′s…
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