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Chronique de Spiritualized – Ladies And Gentlemen We Are Floating In Space

Chronique de Spiritualized – Ladies And Gentlemen We Are Floating In Space

Spiritualized - Ladies And Gentlemen We Are Floating In Space

Année : 1997
Genre : Pop stratosphérique
Chanson(s) préférée(s) : All Of My Thoughts, Stay With Me, Broken Heart

10/10

« Ladies and gentlemen we are floating in space ». La voix d’accueil crépitante de l’hôtesse de l’air (ou plutôt ici du manque d’air) engage d’entrée l’album de Spiritualized dans un autre espace-temps. Et il faut dire que le pilote de cette fusée, qui lentement vient vers nous, est un grand mégalo extatique. Vous plaçant d’entrée dans un univers sans gravité, le premier titre éponyme est un ouvrage pop d’orfèvrerie galactique. Les longues montées intenses poussées par un chœur bourdonnant laissent s’immiscer quelques bips qui ancrent définitivement ce morceau dans une autre atmosphère. La presque-perfection de l’équilibre pousse à laisser tomber le sonotone, monter le son plus fort qu’à l’accoutumée et se laisser envelopper du doux cocon de velours qu’est le vaisseau de Jason Pierce.

Le jeune homme (32 ans quand sort cet album en 1997) et l’ancien leader des Spacemen 3, groupe de rock alternatif psychédélique séparé à la fin des années 80 pour mésentente. Il a formé Spiritualized en 1990, mais ses caprices font qu’il est l’unique membre permanent d’une formation autour de laquelle gravite une bonne quinzaine de musiciens différents. Quelques mois avant l’enregistrement de Ladies And Gentlemen, Pierce s’est séparé de Kate Radley, sa muse/amante et organiste sur l’album, qui s’est secrètement mariée avec un autre. C’est à elle qu’appartient la voix ouvrant l’album et il semble que beaucoup des titres résonnent de la souffrance de Pierce. La première minute du disque, par exemple, bruit d’une douloureux leitmotiv : « All I want in life’s a little bit of love to take the pain away ».

Profondément blessé, noyant le déchirement dans son image de junkie mélancolique, Jason Pierce réussit pourtant, comme si la souffrance le sublimait, à créer une œuvre pleine et hétérogène. Le second titre « Come Together », plus incisif, se veut aussi fédérateur. Les solos distordus de guitare sont repris en canon par des cuivres fougueux. Pierce bondit sur les consonnes et lance un appel à l’union. Presque punk par moment, la piste se clôt dans un lointain dissonant.

Lorsque par la suite, Pierce balance, sans transition, son « I Think I’m In Love », vrombissement spatial, la référence à Kate est évidente. « But, I don’t care about you / I got nothing to do » est une mordante vengeance  de deux minutes trente. Après cela, le titre devient plus bruyant et, se taisant un temps, Pierce laisse place à la musique. Il en fait presque sa maîtresse. C’est du moins ce que pousse à croire ses propos, puisqu’en 2001 il répondait aux Inrocks : « La musique est la seule chose importante : rien d’autre ne doit entraver ma route. Ce qui me pousse, c’est ma passion pour elle : elle est mon amour. Tout ce qui est en dehors d’elle ne m’intéresse pas. Pour beaucoup de musiciens, être dans un groupe, c’est voyager, rencontrer des filles et faire occasionnellement un peu de musique : ce n’est jamais ce qui m’a poussé. Mes motivations n’ont jamais été l’argent ou la notoriété. »

Seulement, Pierce vient reposer sa voix sur la piste après cet interlude. Et là, il chante sa désillusion, mettant à mal, seul, toutes ses croyances. Le chœur, lui servant ici de conscience, est un démiurge acerbe qui lui interdit le rêve : « I think I’m in love (probably just hungry) / Think I’m your friend (probably just lonely) / […] Think I’m can fly (probably just falling) / […] Think my name is on your lips (probably just claiming) / […] Think I’m alive (probably just breathing) / […] Think I’m on fire (probably just smoking) / […] Think I can be your man (oh, probably just think you can) ». Malgré les longues sinusoïdes de sa pop spatiale, Jason Pierce semble se déchaîner sur son propre tourment.

Le clavier qui seul démarre la piste suivante (celui de Kate, ne l’oublions pas) est repris par la voix monocorde et lancinante de Pierce : « Don’t know what to do by myself / ‘Cause all of my time was with you / I just don’t know what to do on my own ». S’ensuit un furieux et inattendu magma country-rock de trente secondes qui, à nouveau laisse place au calme extatique du début de titre. Le procédé se répète : aussi triste qu’endiablé, Pierce se plaint puis expulse dans un magistral rituel psychotique.

Vient ensuite le titre qui me transporte le plus de tout l’album. Avec « Stay with me », Pierce touche à son graal : une musique planante et organique qui se suffit à elle-même. Piste amèrement nostalgique où le son se propage comme dans un univers parallèle. Voilà mon sonotone qui frissonne

Traversée de trou noir pour le morceau suivant. « Electricity » retrace un road-trip sous acide. En appelant à Dieu, Jason Pierce pond un titre sale, presque garage, où le volume est poussé à l’extrême. Titre crépitant et bourré d’effets, « Electricity » est une ode fuzz aux particules chargées, un mur de son sur lequel s’appuie, pour ne pas tomber, le pilote intergalactique du vaisseau acoustique qu’est Spiritualized.

« Home of the brave » qui chevauche la piste précédente sans temps d’arrêt s’apparente à une supernova. Vous savez ces explosions d’étoiles. Pierce, se rendant compte de sa solitude, s’invite lui-même à pleurer, à boire et se droguer. Et puisqu’il a perdu la sienne, d’étoile, il débloque et vient s’empaler sur quatre minutes de pur instrumental psychédélique. « The Individual », c’est la brève mais immense luminosité qui suit l’explosion d’un astre, c’est l’inspiration crasseuse et dissonante du mal-être, mais c’est, aussi et surtout, le prélude d’une nouvelle pépite.

« Broken Heart » est un joyau, une gemme astéroïdale qu’on voit lentement dériver dans l’espace et venir à notre rencontre comme sur un tapis roulant. Sa masse imposante semble flotter dans la stratosphère. Nouvelle adresse à Dieu pour ce fils de prêcheur. Jason Pierce y avoue ne pas avoir le temps de penser à Lui, occuper qu’il est à oublier son cœur brisé. Symphonie formellement pure, ce titre est un bijou de langueur émotionnelle qui s’étale en longs mouvements jusqu’à sortir de notre champ de vision, où il ne reste, comme dans les mauvais films, que le soleil et l’immensité du vide. Comme dans les mauvais films, sauf que là, c’est beau.

Une messe spatiale s’ouvre avec « No God Only Religion ». Nouvelle piste instrumentale pour Spiritualized. Toujours la même dissonance extatique, planante et psychédélique. Envois de signaux à qui veut les entendre, leçon de fougue contenue, slalom de champ de comètes. Puis vient, « Cool Waves », panorama pivotant sur la Voie Lactée. Bâti autour de la voix larmoyante de Pierce, le titre invoque les phrases romantiques des cordes et la finesse d’une flûte. S’ensuit la lourde basse de la grosse caisse et l’imploration d’une chorale gospel de cent vingt chanteurs. Ces fraîches vagues dont Pierce veut s’entourer composent la seule et unique pause de l’album, le seul instant de plénitude. Un rêve dans le passé.

Que dire enfin de la dernière piste ? « Cop Shoot Cop » est un demi-EP à lui tout seul. Dix-sept minutes quatorze. C’est long mais c’est bon. Un premier mouvement semble se clore au bout de deux minutes. Mais ce n’est qu’un leurre puisque Pierce enchaîne, totalement barré : « Hey man theres a hole in my arm where all the money goes / Jesus christ died for nothin I suppose ». En savantes oscillations, Pierce jongle de la pop cosmique au rock garage interstellaire. Dépassant la vitesse de la lumière (comme en atteste les grincements du vaisseau), Spiritualized semble nous faire voguer d’univers en univers, là où plus rien n’est distinct. Et ça dure. Interminable mais jouissif, « Cop Shoot Cop » vaut son pesant de folie douce. Le pilote semble perdre les pédales mais récupère finalement correctement le manche. Et, en guise de conclusion sublime, il nous offre le résumé des soixante-dix minutes précédentes : « Hey man there’s a hole in my reason that I gotta close cause / All my love died for nothing I suppose ».

Acclamé par la critique à sa sortie, nommé album de l’année par l’hebdomadaire NME, noté dix sur dix par Pitchfork, Ladies And Gentlement We Are Floating In Space est un monument de space-rock psychédélique, une œuvre magistralement cathartique qui vous prend aux tripes et vous fait planer très haut. C’est d’ailleurs ce qu’indique le livret : « Spiritualized is used to treat the heart and soul ». Présentée comme une tablette de médicament, la pochette est une pilule singulière et sans posologie : à consommer sans modération.

D’autres pilules :

Chronique de The National – High Violet
« Branche Ta Dynamo ! » : La playlist du Tour de France 2010

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l' auteur, Dr. Javnaire

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