Chronique de John Grant – Queen Of Denmark
John Grant - Queen Of Denmark
Année : 2010
Genre : Pop-folk caustique
Chanson(s) préférée(s) : Sigourney Weaver, Chicken Bones, Silver Platter Club, JC Hates Faggots, Queen Of Denmark
Voilà, pour l’instant, ma plus belle découverte pop-folk de l’année. Il y a quelque mois déjà, j’étais tombé sous le charme pop désuet des Morning Benders, mais me voilà maintenant happé par l’univers singulier, caustique et ravagé de John Grant et de sa Queen Of Denmark.
Le bonhomme ne prend pas de détour. Il se présente aux journalistes comme un « homo, ex-junkie et alcoolo en rémission douloureuse ». On fait difficilement plus franc.
Enfant d’une famille hyper-catho du Michigan où l’on allait à la messe trois fois par semaine, John Grant lançait aux Inrocks début mai : « Dès l’âge de 8 ou 9 ans, j’ai pris conscience de ma différence sexuelle et compris qu’il me faudrait partir de là où j’habitais si je voulais vivre à peu près normalement. J’ai découvert la langue allemande à la même époque en écoutant les disques de Nina Hagen et, quand j’ai eu l’âge requis, je suis parti pour l’Allemagne dans l’idée de devenir interprète. Apprendre d’autres langues était une façon d’entrer en communication avec les autres mais je cherchais d’une certaine façon à susciter l’admiration pour mieux être accepté comme homosexuel. C’était assez puéril. »
Puéril, peut-être, mais Grant se venge pourtant d’un entêtant « Jesus Hates Faggots » (Jésus déteste les PDs). Presque sale dans les couplets, le titre devient quasiment une comptine dans le refrain. Dénonçant tous les mensonges et les préjugés que ses parents véhiculaient dans leur éducation, Grant règle ses comptes avec un brio folk-rock où pointent quelques cascades électro.
A son retour d’Allemagne dans les années 90, et après un détour en Russie d’où il revient fasciné par les empereurs russes, John Grant fonde les Czars (normal !). Seulement, ce groupe au rock élégant, parfois fiévreux mais sans succès (six albums et pas un qui a percé) vivote sans qu’il y ait d’affinité entre ses membres. Au bout de sept ans, en 2004, le groupe se sépare, pour le plus grand plaisir du songwriter qui déjà commençait à sombrer dans la drogue et l’alcool. Seulement, peu après, son ami de longue date met fin à leur relation qui, passionnelle, permettait à Grant de garder l’équilibre. C’est alors pour lui le grand saut dans la dépression, la défonce et la solitude. Survivant entre New-York et Denver de petit boulot en petit boulot, John Grant traverse la vie comme son pays.
Planant plus haut qu’il ne le peut, Grant se détruit. « I Wanna Go To Marz », second titre de l’album semble être une métaphore de l’un de ces voyages extatiques dans des sphères sans oxygènes où l’accès se paie en petites coupures. Thème hypnotico-romantique à la folk très seventies, la piste s’appuie sur des énumérations incohérentes, liquides et fruitées. Tentative de recomposer de mémoire les méandres d’un trip, cette piste développe toute la sensibilité musicale et émotionnelle de John Grant.
Et puis, qui sait comment, qui sait pourquoi, il décide en 2008 de sortir la tête de l’eau et de reprendre les choses en main. Passe difficile pour reprendre goût aux choses. Période délicate où Grant doit de nouveau se confronter aux réalités. « Chicken Bones » le prouve sans aucun mal. Réveil ardu et humeur de chien toujours portés par la même précision musicale, presque maniérée.
Simon Raymonde, le patron de son label Bella Union, écrit au sujet de Queen Of Denmark : « C’est aujourd’hui l’un des disques dont je suis le plus fier. D’autant plus qu’il y a deux ans il n’était même pas envisageable que John puisse être en mesure de réaliser un album solo. » Et Grant lui-même de surenchérir : « Je reviens de tellement loin que ce disque tient du miracle. J’ai dû batailler durement contre la drogue et l’alcool, nettoyer en profondeur tout ce qui était en train de pourrir en moi avant d’envisager de me remettre à écrire. Je devais également m’inventer une nouvelle peau, changer d’enveloppe musicale, repartir de zéro. »
Et la mue de l’Américain est tellement réussie qu’il débarque, pour son premier album solo, avec une véritable pépite d’ironie mordante livrée sur un plateau folk aux allants électro-lyriques. « TC And The Honeybear », piste d’ouverture est un morceau ample et duveteux traversée de voix cristallines. L’ambiance, d’entrée est donnée : Grant se range dans la catégorie des esthètes aux inspirations multiples. De Bowie aux Carpenters en passant par Neil Young et Adam Green, John Grant s’appuie sur une foule d’influences qui viennent enrichir un univers déjà foutraque et sensitif.
« Silver Platter Club » répond à merveille à cette définition du chanteur. Critique acerbe du mépris bourgeois s’envolant sous les piques acérées d’un humour ravageur, cette piste est un bijou de second degré et de pop transgenre. Mais si depuis le début je vous parle de la perfection de la finition de cet album, c’est aussi qu’il y a une raison. En réalité, Grant n’est pas seul. Il a été aidé par les membres de Midlake qui, appartenant au même label, ont savamment réussi à organiser ce qui fleurissait dans la caboche en jachère de l’ancien Tsar. S’installant avec eux à Denton, Grant y retrouve la sérénité et l’envie d’à nouveau créer et innover. Queen Of Denmark est un opus harmonieux parce qu’empli de complicité ; telle est la recette de Midlake. Et la transposition méthodique fonctionne ici à merveille.
Le groupe texan a donc aidé le songwriter à parer son cynisme froid et cocasse d’une enveloppe acoustique irréprochable. Quel meilleur exemple que l’inénarrable et superbement ciselée quatrième piste de l’album : « Sigourney Weaver » ? Les volutes sinusoïdales du clavier en intro symbolisent les conséquences des abus de la veille. La voix perchée et sensuelle de Grant vogue au gré des contretemps du piano. Les paroles sont tout d’abord celles d’une douleur intérieure. Puis tout dérape : « Et je me sens comme Sigourney Weaver / Lorsqu’elle devait tuer ces aliens / Et qu’un mec essayait de les ramener sur Terre / Sans qu’elle puisse en croire ses oreilles ». Torturé mais burlesque, Grant enchaîne avec Winona Ryder et son « film sur les vampires ». Cette capacité à créer deux univers parallèles entre fond et forme, voilà ce qui me touche réellement dans cet album. John Grant donne l’impression de maîtriser une pop-folk synesthésique directement héritée de ses expériences de junky.
En créant une telle distorsion entre ses textes et la musique, entre une perfection millimétrée de l’arrangement et un sarcasme dévastateur et plein d’humour, le songwriter américain innove et crée, je crois, un ensemble aussi puissant que personnel.
Queen Of Denmark est définitivement une pépite folk où les mélodies de dentelles servent des textes taillés dans la rancœur et la désillusion. John Grant, quant à lui, se révèle être l’un de ces cyniques au grand cœur qui, ayant bourlingué et connu le fond, peuvent se permettre une telle distance avec eux-mêmes et le monde qui les entoure. Et ce, tout en restant très vrais et très sincères.
Sans hésitation donc, voilà un 9/10 mérité pour le premier album émouvant et frais d’un homme rongé, au talent pourtant intact.
S’échapper un peu plus :
- le myspace de John Grant
- le site de Bella Union
- Queen Of Denmark sur grooveshark et spotify
- Ci-dessous, John Grant en live :
nuage de tags & best-of



paqpaq a dit :
1
Ce blog se meurt…
Ouuuh yeah?
Dr. Javnaire a dit :
2
Ouuuh yeah ! Et qu’est-ce qui te fait dire cela ?