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Comment j’ai diffracté Lady Gaga


Il y a des papiers que l’on n’arrive pas à écrire, et des sujets dont on ne sait pas quoi penser.
Combinez les deux, et c’est le chaos, là-dedans.

Il y a maintenant un bon bout de temps, je suis allée voir Lady Gaga en concert à Bercy. Alors oui, je pourrais tenter de me justifier misérablement en précisant que j’accompagnais un ami dont c’était l’anniversaire, je pourrais dire qu’on m’a forcée, je pourrais dire que je suis allée pieds et poings liés, ligotée dans un coffre de voiture. Je pourrais dire tout ça. Mais j’ai décidé récemment d’arrêter de prendre mes (quelques, gentils, sympathiques, adorables, mignons, sagaces) lecteurs pour des Teletubbies, donc je ne le ferai pas. Je n’essaierai pas de vous embrouiller.

Je me tiendrai devant vous, et, vêtue de ma seule honnêteté, atteignant le point ultime de la vulnérabilité musicale, j’avouerai : je suis allée voir Lady Gaga en concert, de mon plein gré, en attendant ce moment avec impatience, et en me levant de mon siège pour agiter la partie fessue de mon individu (mais pas que) en rythme. Crucifiez-moi, s’il vous plait.

Maintenant que ce stade de nos relations a été dépassé, je peux passer aux choses sérieuses. Parce que depuis ce concert, je me suis posé des milliers (oui, sincèrement, des milliers) de questions au sujet de Lady Gaga (enfin pas seulement, mais c’est de ça que j’ai choisi de parler, alors je vais éviter d’aborder mes autres turpitudes, parce qu’il parait qu’on n’est pas chez le psy). C’est la raison de l’incroyable décalage temporel qui existe entre le déroulement du concert en question et la parution de ce dossier. Et puis, pendant que j’étais occupée à m’interroger, des gens ont parlé de Lady Gaga de façon bien plus intelligente que ce que je m’apprête à faire, ce qui m’a plutôt encouragée à continuer à employer mon temps de façon productive boire des bières avec les copains, plutôt qu’à essayer de démêler le sac de nœuds qui germait dans les tréfonds (tourmentés) de mon esprit.

J’en suis venue à la conclusion suivante : si Lady Gaga m’a tant plongée dans la perplexité, et si elle plait à des gens si différents, c’est parce qu’elle est multiple. Voyez plutôt.

Lady Gaga, ça a d’abord été ça :

Et sincèrement, c’est une période de sa vie que je préfèrerais laisser de côté.

Ensuite, il y a eu ça :

Là, j’ai commencé à me poser des questions et à me dire que finalement il y avait peut-être quelque chose à tirer de cet espèce d’alien que j’avais toujours refusé d’écouter, parce qu’il fut un temps où j’avais des principes.

Et, depuis quelques semaines, Lady Gaga c’est aussi ça :

La sortie du clip d’Alejandro (hormis le fait qu’elle a provoqué un léger séisme au sein de l’équipe parce que certaines personnes se sont comme qui dirait converties à ce qu’elles avaient mis un point d’honneur à honnir jusqu’ici, mais ne comptez pas sur moi pour en dire plus) a clarifié ce que j’avais déjà ressenti sans parvenir à l’exprimer : Lady Gaga est multiple, et c’est là tout le sel de la chose. Elle est à la fois une pop star américaine, une auteur/compositrice, une pro du marketing, une artiste, une humaine, et une fille à l’imagination dont je cherche encore les limites.

Ce que je m’apprête à faire est un peu douloureux. C’est comme diffracter une lumière de couleur ou réaliser la chromatographie d’un mélange chimique. On sépare les composants de quelque chose qui fonctionne comme un ensemble, parce que c’est un ensemble. Mais c’est la seule solution que j’ai trouvé pour y voir clair. Seulement, à la fin, il est conseillé de ramasser les morceaux et de les mélanger à nouveau, sinon, la magie n’opère plus et les enfants sont tristes.

Cette manipulation compliquée a fait surgir cinq Lady Gaga dans mon esprit, dont aucune ne suffit à définir complètement le personnage (tout multiple qu’il est).

La Lady Gaga pro du marketing :

Elle est difficile à louper. Il n’y a qu’à compter le nombre de marques qui apparaissent dans le seul clip de Bad Romance, et le tour est joué. C’est indéniable : Lady Gaga a beau affirmer d’un ton très décidé « There’s nothing I hate more than money » pendant ses concerts, on ne peut s’empêcher de sourire en coin en pensant aux sommes qu’elle doit brasser. Ceci dit, j’ai ouï dire que la Lady en question n’utilisait pas son argent de poche uniquement pour s’acheter des licornes, des bodys en métal et des danseurs en talons aiguilles, mais aussi pour financer ses tournées. Et pour ce que j’en ai vu, oui, le Monster Ball Tour avait l’air d’une affaire très couteuse en décors et en costumes. Un show à l’américaine, baby.

Mais comme le marketing, ce n’est pas qu’une histoire de gros sous, je m’en voudrais d’oublier de parler du fond de commerce, à proprement parler, de Lady Gaga. Le concert auquel j’ai assisté, l’édition parisienne de la tournée du Monster Ball Tour, donc, est construit autour du synopsis suivant : Lady Gaga et ses amis tentent de se rendre à une fête, le Monster Ball (pardi), qui est « the best party of the world, where you can be whoever you want to be ». Autrement dit, « j’ai entendu tellement de fois que je n’étais pas assez jolie, pas assez talentueuse, que je ne chantais pas assez bien, que je ne dansais pas assez bien, et j’ai dit fuck off ! I’m gonna be a star ». Autrement dit, on nage en plein rêve américain. On jette un œil dans la salle, on compte les drag queens en chaussures à plateformes, tout de vinyle vêtus, on remarque les gens qui se fondent dans la foule en jean et tee-shirt, on sourit devant les filles venues en groupe, en body à paillettes et nœud de cheveu, on entend la gamine de sept ans derrière soi demander à son père de traduire la dernière blague grivoise que la Gaga vient de lâcher sur scène, et on se dit que ça marche pas si mal que ça, le rêve américain.

La Lady Gaga arty/artiste

Pas très loin de la Lady Gaga pro du marketing, vous avez donc la Lady Gaga arty. Ou artiste, ça dépend des conceptions de tout un chacun, de l’humeur, et du sens du vent. C’est celle dont on se souvient que mine de rien, elle chante, oui, mais compose, et écrit, aussi. Et c’est ce qui fait toute la différence entre Lady Gaga et, au hasard, Christina Aguilera (la seconde tentant pathétiquement de s’approprier toute la stratégie marketing de la première à l’occasion de la sortie de son dernier album – je plaide non coupable, je ne me tiens pas du tout au courant de l’actualité de Christina Aguilera, je subis seulement les pubs Spotify). Lady Gaga n’est pas une petite marionnette à qui on fait chanter des chansons et remuer du popotin en rythme, et à qui on recommande de ne pas oublier de mettre une culotte la prochaine fois qu’elle compte se coller une cuite parce que sinon le bon peuple américain ne croira plus qu’elle a juré de rester vierge jusqu’au mariage et après ses albums ne se vendront plus et elle ne sera plus bankable et Dieu tuera un chaton.

Non.

La Lady Gaga artiste est une jeune femme qui crée des chansons, mais pas seulement. Elle crée aussi un univers, qu’elle peuple à elle seule. Toujours pendant son concert : pas d’interruption. Un spectacle permanent. Entre deux chansons, des images d’elle projetées sur grand écran, et sa voix qui déclame ce qui ressemble à une citation philosophique avant de conclure « Lady Gaga, le tant, de tel mois, de telle année ». La Lady Gaga arty construit et déconstruit sa propre légende depuis le début, la plus belle démonstration demeurant le clip de Paparazzi, où elle met en scène sa propre mort, sa propre résurrection, mais surtout, sa propre utilisation en tant que produit marketé servant à faire, devinez quoi ? des gros sous. Banco. Et dans son petit monde, la Lady Gaga arty invite ses « little monsters », ses fans, comme elle aime à les appeler (soit dit en passant, à partir du moment où on pose le pied dans la salle de concert, on est considéré comme fan. Dans son monde, Lady Gaga se fait adorer, révérer, admirer, pas apprécier gentiment). La Lady Gaga arty s’effondre sur scène en exhortant ses fans à donner de la voix, car « DO YOU WANT ME TO DIE ? ». La Lady Gaga idole est une créature qui se nourrit de ces cris et qui s’éteint quand les fans se taisent et ne brandissent plus leurs monster hands (cette main aux doigts crochus qu’on retrouve en fil rouge dans les clips).

La Lady Gaga arty se revendique en tant qu’artiste pop, en appelle à Andy Warhol et David Bowie, et prend des airs indéniables de Madonna dans le clip d’Alejandro. Après, on y croit ou pas, et j’ai bien envie de dire que la question n’est pas là. Le fait est que ce petit côté intellectuello-européano-pop centré n’est pas pour me déplaire, et contrebalance efficacement le côté starlette américaine à la stratégie de communication imparable (non, vous ne rêvez pas, vous venez bien d’assister à une démonstration éhontée d’anti-américanisme. Cela étant, je vais me resservir du Coca, avant d’écouter une ou deux chansons sur mon Ipod, et continuer à taper cet article sponsorisé par Windows). Attention, je ne suis pas dupe, je ne pense pas vraiment que Lady Gaga distille un message subliminal ultra pointu à travers ses chansons ni quoi que ce soit. Elle s’en donne le style, c’est différent. Et ça me plait quand même. (Et je ne me lancerai pas dans de grandes théories à propos de la place du style dans la bonne musique pop, parce que sinon on est encore là demain, mais ce n’est pas l’envie qui m’en manque).

La Lady Gaga pop star de base

Dit comme ça, ça fait un peu schizophrène : je viens plus ou moins de faire l’apologie des pop stars en disant que ces gens avaient du style et que c’était cool et tout et tout, et voila que je me permets d’employer ce mot avec un ton méprisant, limite je me cure les dents en même temps tellement mon dédain est profond. Je m’explique.

Il y a quelques mois, j’ai été assaillie d’articles à propos du nouveau (enfin, il l’était à l’époque) clip de Lady Gaga, celui de Telephone, en featuring avec Beyoncé. Tous ces articles débriefaient furieusement, sans parvenir à me donner une idée claire du clip en question. Je me suis cependant bien gardée d’aller vérifier par moi-même, parce que j’avais déjà décidé de la chose suivante, dont je suis encore persuadée aujourd’hui : Telephone, et le clip qui va avec, sont les deux seules fautes de goût que Lady Gaga ait commises. Autrement dit : les garçons en talons aiguilles, les chorégraphies plus que lascives, les bodys échancrés, les soutien-gorge mitraillettes : pas des fautes de goût. Un duo avec Beyoncé (non mais sincèrement, Beyoncé. Un peu de sérieux, bon sang.) illustré par un clip qui, comme tous les mauvais clips de pop, met en scène un scénario qui n’a absolument RIEN à voir avec le scénario de la chanson : faute de goût (d’ailleurs, c’est un phénomène qui m’énerve énormément : POURQUOI, mais POURQUOI, s’embêter à écrire une chanson sur l’envie de ne pas être dérangée par son téléphone qui sonne pendant qu’on s’éclate en boite, si c’est pour la doter d’un clip qui raconte l’histoire d’un homicide multiple réalisé par deux échappées de prison ? POURQUOI ?).

Alors, oui, parfois, Lady Gaga se laisse aller à la facilité, et se contente de se déhancher en culotte et soutien-gorge en latex dans un clip que je pourrais résumer en seulement trois lettres : WTF ? Et dans ces cas là, elle me déçoit. Alors, je tente d’oublier. Péniblement. Et pour m’aider dans ce difficile processus, j’en appelle à :

La Lady Gaga humaine

Parce qu’on a un peu tendance à l’oublier. Enfin, en ce qui me concerne, j’ai un peu tendance à l’oublier. Lady Gaga s’est tellement transformée, a tellement joué sur l’ambigüité des genres, s’est racontée de tellement de façons différentes, que je me rappelle parfois avec une certaine surprise qu’elle n’est qu’une jeune femme de vingt-quatre ans. Et vingt-quatre ans, c’est quand même pas bien vieux pour porter tout ce petit poids sur ses frêles épaules, accomplir tout ce boulot, et faire tourner la baraque, enfin c’est bon arrête-toi là, on va pas la plaindre non plus.

La Lady Gaga cinglée

Alors là, j’ai peu de choses à dire. La Lady Gaga cinglée, c’est la Lady Gaga humaine, en version un peu plus délurée. Celle qui fait sur scène, devant 17 000 personnes, des blagues du niveau de celles que je ne fais qu’en très proche compagnie, de peur de passer pour une cinglée, justement. C’est la Lady Gaga qui ramasse une peluche de chat lancée par un fan, et demande au micro : « Qu’est-ce que c’est ? Un chat ? » avant de conclure : « Je déteste les chats. Je préfère les pussies ».

Et là, la gamine derrière vous demande à son père : « Elle a dit quoi, là, Papa ? » et vous recevez en écho le silence du père qui fait semblant de n’avoir rien entendu.

Lady Gaga instruit la jeunesse, fait danser les bibliothécaires, insuffle un petit parfum d’années folles dans mon humble quotidien, et plus ça va, plus je me dis que décidément, je l’aime bien, cette petite.

Blockhead – The Music Scene
M.I.A – XXXO

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l' auteur, Mercy

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